Méditation

Une foule, un aveugle et un chemin

Culte du dimanche 24 octobre 2021
Prédication par le pasteur David Veldhuizen

Texte biblique: Marc 10,46-52

Chers amis,

Le monde se divise-t-il en deux catégories ? Parfois, nous aimerions bien, pour distinguer d’un côté les bons, les gentils, et de l’autre les méchants. Il serait alors assez facile de savoir comment se comporter en présence des uns ou des autres. Mais nous le savons, les choses sont heureusement plus complexes. Je dis « heureusement », car même si la complexité nous coûte davantage d’efforts, elle nous permet d’espérer des relations plus ajustées envers les autres, mais aussi des autres envers nous. Car la séparation du monde en deux camps pose en fait de grands problèmes ; en effet, cela manque de nuances, cela, surtout, est souvent contredit dans les faits. La personne dont nous n’attendions rien vient à notre aide, alors que notre ami ne remarque pas nos besoins… Oui, la « vraie vie » démontre qu’une vision du monde simpliste conduit au malheur. Rappelons-nous de cela, dans cette période où les tensions sont exacerbées dans nos sociétés autour de plusieurs sujets, et alors que des échéances électorales vont favoriser les discours clivants entre « eux » et « nous »…

Dans l’histoire de Bartimée, il y a des oppositions fortes. D’un côté, une foule, nombreuse et anonyme, qui entre et sort de la ville en un instant, sur un chemin, qui veut faire taire les autres. De l’autre un homme seul, avec un nom, qui est assis en marge sur le bord du chemin, et qui veut par ses cris se faire entendre. L’évangéliste Marc pourrait difficilement dire davantage en quelques phrases que ces deux groupes sont opposés… Et justement, si le contraste est tellement marqué, c’est peut-être pour nous rappeler que dans la réalité, les choses sont plus complexes, plus nuancées, et donc, que si nous avons du mal à nous identifier pleinement soit à Bartimée, soit à la foule qui comprend des disciples, c’est probablement que nous sommes entre les deux, à la fois une multitude et des individus, à la fois statiques et en déplacement, à la fois dans le groupe et à côté, à la fois obstacles et assoiffés de rencontre… Cela semble impossible, et puis, nous savons les limites de la formule du « en même temps ». Pourtant, ne pourrait-on pas dire que dans le cours de nos existences, et même au fil des mois ou de la même journée, selon les circonstances, nous naviguons entre ces pôles, entre ces deux côtés d’un balancier ?

Si nous nous plaçons du côté de la multitude, en quoi ce texte nous interpelle-t-il ? Tout d’abord, parmi la foule, il y a les disciples, et depuis plusieurs chapitres, Marc nous raconte à quel point leurs préoccupations ne correspondent pas à ce qu’annonce Jésus. Ils se préoccupent de savoir qui sera le premier, de contredire Jésus qui anticipe la trahison dont il sera victime, de protéger le label « guéri par Jésus ou par l’un des Douze », de se réserver les places d’honneur à côté du Christ quand il sera dans sa gloire… Résumées ainsi, leurs préoccupations semblent puériles. Elles sont terriblement et merveilleusement humaines… Ici, la foule et les disciples sont en mouvement, même si on ne comprend pas trop pourquoi ils entrent dans la ville de Jéricho pour en ressortir immédiatement. Ici encore, quand ils cherchent à faire taire celui qui crie, on perçoit une volonté de contrôler l’accès à Jésus. Pourtant, Jésus n’a jamais exprimé le souhait d’être protégé de celles et ceux qui voudraient le rencontrer ! D’ailleurs, disciples et anonymes prennent conscience de leur attitude mal ajustée quand le Nazaréen passe outre et appelle celui qui était en dehors du groupe ; alors, ce même groupe va aider l’homme, aveugle, mendiant, à entrer en relation avec celui qu’il appelait et qui, à son tour, l’a appelé.

Ne nous arrive-t-il pas d’être du côté de cette multitude quand dans nos activités, au quotidien mais aussi en église, nous sommes dans l’agitation continuelle pour garder le mouvement, quand nous avons des paroles ou des comportements qui comportent une certaine violence pour empêcher le temps d’arrêt, le temps de pause, de bilan, de réflexion ? Oui, s’arrêter, interrompre nos habitudes, laisser de la place à l’inconnu qui se manifeste à portée de vue et de voix, partager le chemin que nous empruntons en étant persuadés que c’est le bon, tout cela, il nous arrive de le redouter. Nous le redoutons plus ou moins consciemment… et c’est comme si nous préférions étouffer le souffle de vie suscité par l’appel du Christ en voulant protéger ce que nous connaissons. Pour prendre un exemple, nous nous persuadons que nous devons à tous prix maintenir certaines activités d’église, et nous choisissons de ne pas nous emparer de la nécessité de faire évoluer nos pratiques, je pense notamment à l’urgence climatique. Le synode national qui se termine dans quelques instants nous encouragera certainement à oser notre conversion, dans nos discours mais aussi dans nos décisions d’églises. La rencontre entre Jésus et Bartimée nous rappelle que le Christ appelle, sauve et guérit ceux que nous aurions voulu laisser de côté. Et même, cette rencontre nous présente Bartimée comme un disciple à imiter… Aujourd’hui, c’est peut-être le jeune qui crie sa colère devant l’inaction de ses aînés qui a vraiment soif de Dieu !

Plaçons-nous maintenant du côté de Bartimée. A la différence de la foule, cet homme a un nom, on sait aussi le nom de son père. A la différence aussi de presque toutes les personnes guéries par Jésus, dont généralement nous ignorons le nom. Il a aussi un manteau, ce qui est peu, mais c’est pourtant fondamental aux yeux de Dieu. En effet, en Exode 22,25-26, dans les recommandations transmises au peuple par Moïse, de la part de Dieu, nous lisons :

« Si tu prends en gage le manteau de quelqu’un, rends-le-lui avant le coucher du soleil, car il n’a que cela pour se couvrir et protéger son corps. S’il en est privé, dans quoi s’enveloppera-t-il pour se coucher ? Il m’appellera au secours et je l’écouterai, car je suis un Dieu bienveillant. »

Exode 22,25-26

Ce manteau, ce peu, le protège et rappelle qu’il a de la valeur aux yeux du Seigneur. Bartimée, au début, a donc une identité reconnue mais aussi marquée par la précarité ; aveugle, donc dépendant des autres, il doit mendier pour vivre. Il n’est pas en mouvement mais il sait ce qu’il se passe autour de lui. Ses cris sont entendus mais on lui refuse de communiquer, d’être écouté. Le texte ne nous décrit pas sa guérison, mais l’évangile insiste sur le fait que Jésus l’a appelé. Et cet appel a provoqué des bouleversements : déjà, ceux qui faisaient obstacles soudain l’encouragent et l’aident ; ensuite, il rejette son manteau, symbole d’une identité certaine mais aussi réductrice ; il se met alors en mouvement ; et Jésus ouvre le dialogue durant lequel il peut s’exprimer librement et être écouté avec sa demande ; enfin, Jésus prononce une parole de salut, Bartimée retrouve la vue et se place à la suite de Jésus, non plus en marge, mais sur le chemin. Pour certains commentaires, c’est Bartimée le vrai héros de ce passage, avec un Jésus plus discret mais bien sûr aux paroles décisives puisqu’elles permettront le renversement de situation.

Sommes-nous parfois comme Bartimée ? Il est bien possible là aussi que nous nous tenions à l’écart, volontairement ou non, sans ignorer ce qui se passe dans notre monde. Il est bien possible que nous nous accrochions au peu qui nous définit, au peu qui nous protège, et même à ce qui nous fait du mal pour avoir quelque chose à crier. Oui, sans être masochistes, nous ne sommes parfois pas loin de nous complaire dans notre faiblesse, parce qu’être minorité, être victime, c’est déjà être, sans risquer d’être… responsable ! Or cette rencontre entre Jésus et Bartimée est à la fois un récit de guérison et ce qu’on appelle un récit de vocation. Dans la Bible, ils sont nombreux ces textes qui nous relatent comment Dieu appelle quelqu’un pour lui ouvrir de nouveaux horizons, pour porter sa parole d’amour à d’autres, pour qu’il suive celui qui nous conduit jusqu’à lui. Et cet extrait de l’évangile de Marc présente un certain nombre de ressemblances avec ces récits de vocation, souvent pour des prophètes, mais pour d’autres aussi. En fait, quand nous avons soif d’une parole de vie, le Christ peut nous appeler, et cet appel changera tout pour nous. Nous pourrons nous libérer de nos identités passées, pesantes, marquées par nos limites, pour exister en étant écoutés ; pour être restaurés dans nos corps, nos esprits, nos relations ; pour nous engager pleinement et avec confiance sur le chemin inconnu sur lequel nous sommes précédés par le Fils de Dieu lui-même. Notre communauté, elle aussi, peut faire cette expérience. Elle est appelée. Elle peut laisser de côté ses habitudes qui ne constituent qu’une identité déformée et infiniment plus terne et limitée que celle que lui confère le Christ. Notre église peut assumer sa parole nourrie de l’Esprit, notre paroisse peut rayonner bien davantage que ce qu’elle pense, nous pouvons nous retrouver non plus en marge du monde, mais au cœur du royaume… Non plus en marge du monde, mais au cœur du royaume.

Alors, comme la multitude, prenons le temps de nous arrêter, abandonnons notre volonté de maîtriser un groupe bien connu, plaçons-nous à l’écoute de celles et ceux qui sont à côté. Comme Bartimée, disons notre soif de rencontre, répondons à l’appel en acceptant de ne pas nous encombrer de nos identités fragiles, engageons-nous sur le chemin de vie qui nous est ouvert. Encore une fois, ne pensons pas le monde de façon binaire ; ne pensons pas que nous sommes uniquement parmi la foule, ou uniquement du côté de l’assoiffé modèle. Nos aveuglements ne sont pas éternels. Que le Christ affermisse notre foi pour que nous vivions avec tous nos sens, que nous entendions son appel et marchions à sa suite, libres, réconciliés et joyeux. Amen.