Méditation

Une Église à l’écoute d’une Parole et en cheminement… hors les murs…

Culte de l’Ensemble Dauphiné Vivarais à Peyraud, dimanche 26 septembre 2021
Prédication par le pasteur Christophe Denis

Texte biblique : Jean 4,5-42 (adaptation)

Jésus a-t-il créé des Églises ?

Jésus n’a pas créé d’Église(s)…, il est simplement allé à la rencontre des siens et de personnes hors cadre et parfois peu fréquentables… Dans notre récit : c’est la femme Samaritaine …
Nous aussi, nous sommes en voyage … Nous sommes en voyage, cherchant une vérité, une Parole, qui donne sens à ce que nous vivons. Même si nous croyons l’avoir trouvée, nous sommes toujours à la recherche de cette Vérité, en quête de ce sens pour nos vies…

Qu’est-ce qui ce passe parfois dans nos voyages ?

Dans ce voyage, il arrive que surgisse, tout à coup, l’imprévu. Une simple coïncidence peut-être, mais qui va bousculer et bouleverser le cours des choses. C’est le hasard d’une rencontre. Une occasion inattendue. Une parole qui tombe au moment voulu…
Ainsi, quelque chose arrive d’imprévisible, et la vie bascule tout autrement que ce qui était programmé. Chacun.e de nous a sûrement déjà vécu ces moments : un instant, un déclic, et la vie entière peut en être changée…
C’est ce qui se passe ici, au bord du puits, pour la femme de Samarie…
Au départ, une rencontre fortuite, que tout rendait improbable…
Et à la fin de la rencontre, la naissance de la communauté de Jésus, en terre de Samarie.
Il est possible de faire bien des lectures de ce passage, j’en retiendrai deux pour notre thématique de ce jour « une Église hors les murs »…
Ainsi, deux lectures qui se répondent l’une à l’autre :

  • la première lecture : c’est la Parole qui surgit sur les lieux de fracture, parfois mais pas toujours, en dehors de nos Églises…
  • et la deuxième lecture : c’est la Parole qui se donne comme un cheminement…

C’est quoi cette Parole qui surgit sur les lieux de fracture ?

A plusieurs reprises, le récit indique que nous sommes sur des lieux de tension, ou même d’affrontement. C’est là que surgit la Parole : sur les lieux de fracture. Là où la communication est brouillée, parfois même impossible… Premier lieu de fracture : Juifs et Samaritains.

C’est quoi cette fracture entre Juifs et Samaritains ?

Ce sont en quelque sorte des frères ennemis, que sépare un mur d’incompréhension et d’hostilité. Entre eux il y a à la fois une longue histoire commune et une cassure relativement récente. (Samarie, depuis longtemps le pays des faux-frères ; cela remonte au septième siècle avant Jésus-Christ, où le syncrétisme s’installe en Samarie (2 Rois 17/24-33 ; v. 34-41), en passant plus tard par des tracasseries et des ségrégations lors du retour d’Israël en Palestine après l’exil, puis par le schisme samaritain et la construction d’un autre temple sur le Mont Garizim (d’ailleurs détruit depuis plus d’un siècle, mais le lieu était resté sacré).
Ils sont peut-être d’autant plus hostiles les uns aux autres qu’ils sont plus proches par la géographie et par l’histoire. Juifs – Samaritains : c’est la frontière qui sépare de l’étranger. Celui que l’on regarde avec méfiance, comme une menace (et nous pouvons penser aujourd’hui aux migrant.e.s, aux exilé.e.s…).
Dans notre récit, la Parole surgit ici, elle transgresse la frontière, elle naît sous la forme de cet échange, où chacun.e tour à tour demande et accueille, donne et reçoit…
Seconde ligne de fracture : hommes et femmes.

C’est quoi cette fracture entre hommes et femmes entre garçons et filles ?

Plusieurs indices dans le récit soulignent ici la distance, le poids des conventions sociales, la difficulté de communication. Ainsi les disciples « s’étonnent » à leur retour de ce que Jésus parle avec une femme qui plus est samaritaine… A chacun son rôle, à chacun sa tâche : aux femmes le soin de donner la vie ; aux hommes la charge de donner sens à la vie. Cette répartition est de tout temps … comme si cela était immuable !
Et voilà qu’une parole vient ici bouleverser cette séparation traditionnelle. Elle vient inaugurer de nouvelles relations. La femme n’est plus seulement vouée à la corvée d’eau, sous le soleil de midi. Elle a part à la Parole, elle devient elle-même porteuse de la Parole, témoins et « apôtre » pour les autres… Quelque chose de très neuf prend naissance ici : une véritable réciprocité devient possible, qui bouleverse la tradition séculaire d’une domination masculine… Sans doute faut-il voir ici un écho des responsabilités qui furent assumées par des femmes dans les premières communautés chrétiennes auxquelles s’adresse l’évangile de Jean.
Enfin, troisième lieu de fracture : les divisions religieuses.

C’est quoi ces divisions religieuses ?

On a le même Dieu, mais pas le même culte. On a les mêmes Écritures, mais pas la même tradition. On prie le même Seigneur, mais dans des lieux concurrents, comme on nous l’a prescrit (pour les uns c’est au Temple de Jérusalem, pour les autres c’est au Mont Garizim et ce qu’il en reste …).
Et la Parole va naître, bouleversant ce régime de traditions et d’obligations. Dieu n’est pas enfermé dans des lieux sacrés. Fort heureusement, Il ne se laisse pas capturer par nos cérémonies ou nos rituels. « L’heure vient, et elle est là maintenant », c’est l’heure de la venue du Fils, de sa vie donnée pour tou.te.s. L’heure vient où vous adorerez le Père en Esprit et en vérité.
L’Esprit, ce n’est pas l’opposé du corps, comme si Jésus plaidait pour un culte désincarné. L’Esprit, c’est bien la présence du Fils, quand il n’est plus là… Sa présence dans l’absence. L’Esprit, c’est ce don toujours à recevoir, sur lequel personne n’a prise : nul clergé, nulle hiérarchie, nulle Église…

Dieu est-il géo-localisable pour nous ?

Non, Dieu n’est pas localisable, ni géo-localisable ! Il est au-delà de tous les langages, de tous les signes que nous pouvons donner de lui. C’est dans sa Parole qu’il nous rencontre, et cette Parole nous appelle à la liberté et à la responsabilité du témoignage, à ce désir de partager cette Bonne Nouvelle reçue… (cf. l’exposition pour une Église de Témoins et le petit livret Écoute… Dieu nous parle …)
Sur tous ces lieux de fracture, l’Évangile s’atteste par ce qu’il rend possible, par les chemins inattendus qu’il ouvre, par la traversée des frontières. La question rebondit alors vers nous : sur quels lieux de fracture aujourd’hui — peut-être les mêmes, peut-être d’autres encore, que ce soit : la pauvreté, le chômage, la maladie, les diverses solitudes, les conséquences liées à la pandémie … — oui, sur quels lieux de fracture, aujourd’hui, nos Églises, nos œuvres et mouvements et nous-mêmes allons servir cet avènement de la Parole ?

Alors, c’est quoi cette Parole qui se donne comme un cheminement… ?

A la suite de cette première lecture, il y a cette seconde lecture possible : la Parole se donne comme un cheminement… Elle avance difficilement, pas à pas, par bien des détours. Elle progresse de questions en réponses et de réponses en questions. Cheminement de nos communautés cherchant ensemble à essayer de toujours mieux entendre l’Évangile aujourd’hui. Cheminement en Ensembles, en Consistoires, en Synodes régionaux et en Synode national (prochainement la deuxième partie sur l’écologie).
A travers nos échanges et notre écoute mutuelle, une parole se fraie progressivement un chemin… Tout ce travail de la parole est un trajet laborieux, parfois douloureux, à travers méprises et surprises, incompréhensions et résistances… comme dans notre récit…
La parole naît dans le malentendu. Quelle est cette « eau vive », dont parle Jésus au bord du puits ? Qui est-il lui-même pour oser demander et prétendre donner à la fois : demander à boire, et donner cette eau vive ? Il y a là comme deux langages qui ne se rencontrent pas… apparemment !

C’est quoi cette parole étrange de Jésus ?

La parole de Jésus apparaît comme un langage bien étrange… C’est une parole décalée par rapport au discours de la femme, à ce qu’elle connaît, à ce dont elle a l’expérience. Et c’est justement ce décalage, cet écart qui fait question.
Le malentendu traduit l’énigme de cette présence : qui est cet inconnu ? pourquoi parle-t-il ainsi ? La parole de Jésus nous rencontre d’abord comme une parole déconcertante : elle est à la fois différente et Autre. Nous n’y entrons pas de plain-pied, facilement. Peut-être faut-il ce décalage, cette distance pour qu’elle puisse vraiment nous rejoindre…
Cette Parole de Jésus vient à nous comme une parole autre. Et elle traverse en nous les zones d’ombre : « Va, appelle ton mari ». La parole de Jésus rejoint dans la vie de la femme sa blessure secrète. Elle recueille les morceaux éclatés de ses aspirations, de ses expériences, de sa quête d’elle-même. Nul reproche, nul jugement, nulle moralisation. Tout peut venir à la parole de ce qui était jusque-là le non-dit de notre existence, car cette parole appelle en nous un être nouveau à se lever et à vivre…
Nous vivons chacun.e, avec des aspirations contradictoires, avec des personnages multiples, avec ces morceaux d’une identité parfois éclatée. La parole de Jésus recueille et rassemble tous ces éclats éparpillés. Elle donne sens à tout ce que nous avons vécu, y compris nos échecs. Elle recompose et récapitule toute cette trajectoire au point que va surgir ici cette femme, cet homme, cet enfant qui pourra alors dire : « Venez voir. Il m’a dit tout ce que j’ai fait. Il m’a dit qui je suis »…

Est-ce que nous pouvons cheminer avec cette parole ?

Oui, la Parole chemine en nous, et nous cheminons avec elle, au travers des questions, des incompréhensions, des doutes, des erreurs de parcours.
Mais ce chemin, rude parfois, s’ouvre à un dévoilement. « Je sais, dit la femme, on me l’a dit, je l’ai appris, qu’un jour un messie viendra, et il lèvera l’énigme ». — « Je le suis, répond Jésus, moi qui te parle ».
Et soudain tout bascule. Tout se déchiffre. La Parole n’est plus à venir, un jour, plus tard. Elle est ici et maintenant, à nos côtés, sous nos yeux… Pas demain, maintenant. Tout bascule, dans ce passage du futur au présent, de l’attente à la rencontre, dans cet Instant du Dieu de la Vie…
Quelle extraordinaire valeur prend alors le moment présent, parce que chaque instant peut devenir l’instant de la rencontre. Un instant où la Parole surgit, peut-être de manière inattendue, et où toute la vie, notre vie peut en être changée, transformée…
Toute vie humaine est ainsi en route vers ce dévoilement. Et la communauté de Jésus, qui traverse nos temps et nos frontières ecclésiales…, est là pour en témoigner… A peine rencontrée par la Parole, la femme laisse sa cruche, comme ailleurs les disciples leurs filets, et elle part au village porter la Bonne Nouvelle. Elle s’éloigne de Jésus, pour aller retrouver les autres, le peuple du village et témoigner auprès d’eux de Jésus.
Et la vie se met alors à bouger. Le village se met en route à son tour. La parole circule, et s’amplifie… La femme en est porteuse pour les autres. Les autres à leur tour deviennent parole vivante : « Nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde ».
Petite voix de la femme, forte dans sa fragilité. Petite voix de l’Église, forte elle aussi d’être vulnérable. (Pauvrette Église disait Calvin). Mais comme cela nous l’a été rappelé hier au Consistoire : « il est bon que nous soyons là et que nous existions, même en tant que petite Église …  et comme croyant.e.s, témoins de Jésus-Christ ».
C’est ainsi que la Parole résonne aujourd’hui encore : par ses témoins que nous essayons d’être. Amen.

(d’après Gérard Delteil et Alphonse Maillot)