Méditation

Une Bonne Nouvelle à dire et à crier

Culte du dimanche 6 décembre 2020
Prédication par le pasteur David Veldhuizen

Textes bibliques : Ésaïe 40,1-11 et Marc 1,1-8

Écoutez ci-dessus ou en cliquant ici (PodCloud) l’enregistrement de la prédication.

Frères et sœurs,

La ponctuation est importante. Ce matin encore, nous en avons un exemple. Dans le texte du prophète Ésaïe, il est écrit, selon la traduction Nouvelle Bible Segond de 2001 : « Quelqu’un crie : Dans le désert, frayez le chemin du Seigneur. » Avez-vous bien entendu ? D’abord, un sujet et un verbe. Puis le contenu du cri. Où est le crieur ? On ne le sait pas. Mais c’est dans le désert qu’il faut préparer un chemin au Seigneur. Dans l’évangile de Marc, les mêmes traducteurs écrivent : « C’est celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur. » Nous savons où se trouve le crieur, c’est dans le désert, ce qui permet de mettre en avant le lieu d’où Jean le Baptiste exerce son ministère. Le cri est un peu différent, puisque le chemin du Seigneur doit être aplani, en général, donc que l’on se trouve dans une zone désertique ou ailleurs. Pour résumer, Ésaïe annonce que l’attention doit se tourner vers le désert ; que c’est de ce terrain hostile qu’un Sauveur va venir, et que l’espérance et la repentance ne sont pas vaines malgré l’apparente stérilité de l’environnement. Marc, quant à lui, met en valeur le comportement, le contenu et le lieu de la prédication de Jean le Baptiste. Ces éléments indiquent que Jean est le messager qui doit précéder la venue du Messie. C’est parce qu’il lance son appel à la repentance, c’est parce qu’il baptise dans des lieux désertiques que Jean est crédible, authentifié, certifié authentique.

Vous le savez peut-être, la ponctuation des écrits bibliques est une reconstitution tardive, qui est donc déjà le résultat d’interprétations de ces textes. Ne construisons donc pas des systèmes théologiques sur des différences de ponctuation, ils seraient bien discutables. Mais nous pouvons nous y intéresser comme nous venons de le faire, car nous constatons en fait que l’évangéliste Marc se sert du texte du prophète Ésaïe pour consolider l’argumentation de son Évangile : Jésus est le Christ, notamment, parce qu’il a bien été précédé d’un prophète qui exerçait dans le désert. Nous aussi, nous utilisons parfois certains versets pour servir nos discours. Il faut en être conscient et toujours ré-apprendre à nous laisser bousculer dans nos convictions pour que nos paroles ne se prétendent pas être la Parole de Dieu.

Mais nous n’en avons pas fini avec la grammaire ce matin. Avez-vous remarqué le nombre de verbes à l’impératif, en particulier dans le passage d’Ésaïe 40 ? On peut, schématiquement, les trier en deux catégories. Il y a d’abord ceux qui évoquent les préparatifs pour l’arrivée du Seigneur, et les termes employés font penser à un gigantesque chantier de terrassement, pour être plus précis, de nivellement. Or le Sauveur n’a pas besoin que les montagnes et les vallées, les escarpements et les reliefs disparaissent ! C’est un Sauveur tout-terrain ! Il est donc plutôt question de ces hauteurs et de ces profondeurs qui rendent nos vies spirituelles si laborieuses, si peu fertiles. Oui, nos âmes sont bien accidentées… et pourtant, le Seigneur va s’approcher.

Revenons à nos verbes à l’impératif. La deuxième catégorie est très fournie. On y trouve : consoler, parler, crier, monter sur une montagne, élever la voix avec force, dire… Pas de doute, il est question d’ouvrir la bouche pour communiquer, et même de tout faire pour qu’un message particulier, qui console et rassure, soit entendu le plus possible. Pas de place pour le murmure, les hésitations, non, il faut des décibels, de la conviction. Pas question de rester en retrait, à l’abri chez soi ou dans une foule, non, il faut que tu t’exposes, avec tes fragilités, mais surtout avec une prodigieuse nouvelle à partager. « N’aie pas peur, dis aux villes de Juda : Votre Dieu est là ! »

Et si nous avons pris un peu trop de distance avec ces impératifs ? Exemples. Hier matin, dix heures étaient passées sur le marché, place de la Liberté. Montant de la place des Cordeliers, pour poursuivre vers la rue Boissy d’Anglas et l’hôtel de ville, un cortège bruyant témoignait de son attachement à un certain nombre de libertés publiques, libertés que l’on peut estimer menacées par certains projets. Certains d’entre nous prennent part à de telles manifestations. Dans certaines villes, des mouvements chrétiens organisent régulièrement des « Marches pour Jésus », mais pour de nombreuses raisons, ces événements suscitent en nous la méfiance. Occuper l’espace public pour défendre ses convictions, ce n’est peut-être plus très efficace, mais c’est toujours d’actualité.

Revenons à hier samedi, sur le même marché d’Annonay. Quelques minutes avant le passage des manifestants, d’autres cris s’élevaient au-dessus des étals, ceux d’un crieur public. Malgré le masque, ce crieur, vous le connaissez. Oui, depuis peu, le Centre Ancien de notre ville renoue avec cet ancien mode de communication, le crieur public, simple, chaleureux, disposé à prêter sa voix à qui a un message à partager… Mais au fait, oserions-nous demander au crieur public de reprendre les paroles d’Ésaïe ? Remarquez ma question : oserions-nous demander à quelqu’un d’autre que nous d’annoncer la Bonne Nouvelle… sans nous associer à sa proclamation ? Vous rendez-vous compte des montagnes que nous avons élevées pour avoir besoin de courage pour demander à un tiers de partager une annonce de paix, de justice, de joie ?

Certains pourraient objecter que tout un chacun peut nous rejoindre dans ce temple et prendre part à nos cultes et à nos activités. Mais soyons honnêtes, malgré notre bonne volonté, cette modalité de rencontre et de partage de la Bonne Nouvelle exige beaucoup d’efforts, tant de ces personnes extérieures que du Saint Esprit ! Nous, dans cette configuration, nous ne nous exposons pas beaucoup… Nous ne les voyons pas, et pourtant, encore une fois, nous avons érigé des montagnes et creusé des fossés par notre culture d’église.

Et cette année 2020, naturellement mais malheureusement, pourrait accélérer notre tendance à nous replier sur nous-mêmes. En effet, nous avons besoin de prendre soin les uns des autres, de nous-mêmes, et nous dépensons une énergie considérable à maintenir les liens, malgré les contraintes nécessaires pour nous protéger les uns des autres de la maladie. Ce souci de la communauté est précieux, il est même vital. Mais la grande perdante de ces efforts déployés pourrait être l’ouverture à celles et ceux qui pourraient vouloir cheminer avec nous, mais qui en sont empêchés pour l’instant.

Ces dernières semaines, j’ai été amené à consacrer du temps à la diffusion de méditations et de prédications sur différents canaux. Vous avez peut-être lu dans le Bulletin spécial que notre paroisse est maintenant dotée d’un podcast et d’un serveur vocal. Vous pouvez maintenant écouter sur votre téléphone fixe, sur votre smartphone ou sur votre navigateur Internet un message enregistré, quand vous le souhaitez, et dès demain, cette prédication. Une petite équipe travaille aussi avec détermination pour que nos cultes annonéens de Noël soient accessibles en vidéo, notamment à celles et ceux qui ne peuvent pas sortir de leur EHPAD ou de leur domicile. Les défis sont multiples pour faire tomber le maximum d’obstacles techniques, pour que ces temps soient vraiment faciles d’accès. L’esprit qui a conduit à la mise en place d’un partage biblique par courrier est le même : comment faire au plus simple pour que soient maintenues des relations vitales, pour que nous soyons nourris de quelque chose de précieux et de nécessaire…

Nous installons ces dispositifs en pensant à des membres bien précis de nos communautés. Mais il n’est pas impossible, et ce sera même notre joie, que des personnes qui nous sont inconnues, au proche ou au loin, nous rejoignent sur ces outils et « consomment » la même nourriture spirituelle que nous. Nous n’avons pas d’objectifs en la matière, mais j’ai la conviction que l’Esprit Saint pourra se saisir de ces espaces ouverts afin d’agir. Qui écoutera les prédications enregistrées via le podcast ? Qui sera derrière son écran pour les cultes de Noël ? Qui demandera à un ami des échos du partage biblique par courrier ? Dieu le sait déjà. Saurons-nous ensuite accueillir des inconnus et leur accorder une place, en adaptant peut-être certaines de nos habitudes ? La mission, en effet n’est pas que l’affaire des outils de communication ou du crieur public, du Conseil presbytéral ou du pasteur. Cette mission est confiée bien plus largement, à tous ceux qui un jour ont entendu et reçu la Bonne Nouvelle

Nous ne sommes ni Ésaïe, ni Jean Baptiste. Et pourtant, alors même que leurs proclamations retentissaient dans des situations de désespoir ou dans des lieux isolés et désertiques, les paroles qu’ils transmettaient de la part de Dieu nous sont parvenues. Je pense en particulier que Jean, cohérent entre sa prédication et son mode de vie, était d’autant mieux entendu de ses contemporains qu’il tenait ensemble ces deux dimensions, l’agir et le dire. Bien souvent, dans notre société sécularisée dans laquelle certains se servent de l’idée de laïcité pour stigmatiser, nous nous replions – oui, encore une fois le repli – sur nos gestes fraternels, notre altruisme, notre solidarité en actes. Surtout, n’abandonnons pas ce souci concret de l’autre ! Mais, en prétextant respecter l’Autre, nous nous interdisons de partager avec lui la source de l’élan qui nous anime. Nous lui donnons à boire, mais nous cachons le robinet. En déconnectant nos actes de notre foi, notre témoignage devient inaudible. Or tant de valeurs auxquelles nous sommes attachés prennent leur source dans la Bonne Nouvelle. Une autre comparaison : quand ou coupe des fleurs pour les mettre dans un vase, elles demeurent belles… avant de faner, en quelques jours ! Même si Ésaïe nous rappelle que les plantes laissées en terre sont elles aussi fragiles, nous savons qu’en restant en lien avec leurs racines, leur durée de vie est bien plus grande, elle se poursuit sous une autre forme. Des philosophes comme Lyotard et Chesterton nous interpellent : et si, en cachant les racines chrétiennes de nos valeurs, nous portions une part de responsabilité dans les crises de sens de nos sociétés ?

Alors, frères et sœurs, il nous est peut-être impossible de crier l’Évangile sur la place publique. Mais pourrions-nous au moins un peu ouvrir la bouche et hausser la voix ? « N’aie pas peur ! Ton Dieu est là ! » L’Esprit fera le reste ! Amen.