Méditation

Savoir croire plutôt que croire savoir

Culte du dimanche 7 juin 2020
Prédication par le pasteur David Veldhuizen

Texte biblique : Jean 3,1-3a,11-18

Frères et sœurs,

Dans l’évangile de Jean, nous trouvons plusieurs longues discussions entre Jésus et un homme ou une femme qui nous ressemble. Même s’ils sont très denses, très riches d’un point de vue théologique, ou peut-être aussi à cause de cela, j’apprécie ces longs entretiens. Oui, voici des conversations en profondeur, du temps de qualité. Aujourd’hui, nous avons entendu un extrait de l’échange entre Nicodème et Jésus. C’est le calme de la nuit, il n’y a pas de foule agitée ni de groupe cherchant la polémique, il n’y a pas d’interruption… Je m’imagine les deux hommes prenant le frais sur un toit-terrasse, ou dans un jardin… Les conditions sont réunies pour que les deux interlocuteurs puissent dialoguer sereinement. Bien sûr, le fait que le chef juif vienne en cachette suggère que son cheminement, sa quête, peuvent lui attirer de la réprobation, mais rien n’indique que cela sera vraiment le cas.

C’est Nicodème qui ouvre la conversation. Pour lui, Jésus vient de Dieu, car il accomplit des signes qui ne peuvent venir que de Dieu. A ce moment de l’évangile, Jean n’a rapporté que quelques signes : l’eau changée en vin à Cana, l’expulsion des marchands et des changeurs du Temple de Jérusalem, et quelques autres, non précisés, on peut penser à des guérisons. Pour Nicodème, ces différents éléments ne laissent pas de place au doute : Jésus vient de Dieu, « nous le savons ». Nicodème n’est pas dans le registre de la foi, de quelque chose qu’il est difficile à prouver ou à démontrer, mais dans le registre du savoir, de la connaissance, de la science pourrait-on dire. C’est comme s’il disait : « Nous savons que l’eau bout à 100°C. » Ce registre n’exclut pas le débat, car un savoir peut être invalidé par un autre savoir. Mais jusqu’à preuve du contraire, ce savoir est vrai. Et donc, pour Nicodème, Jésus vient bien de Dieu car ce qu’il donne à voir vient, sans doute possible, de Dieu.

Là où Nicodème pense, probablement avec sincérité, qu’une conversation s’engage bien si son interlocuteur et lui partent d’un point sur lequel ils sont d’accord avant d’aller plus loin, Jésus répond qu’il y a un malentendu. Il n’est pas question de savoir, car ce qu’on sait est comme un objet, qui nous est extérieur, avec lequel nous n’interagissons pas. Que Jésus vienne de Dieu, cela relève, pour reprendre les mots de Jésus, cela relève de la réception d’un témoignage, cela relève du croire, de la foi, et ce n’est pas la même chose. Recevoir un témoignage, c’est reconnaître qu’il est vrai, parce que celui par qui il nous a été transmis est crédible, légitime, etc. Croire et avoir la foi, c’est faire confiance, là aussi à un autre. Jésus, le Christ, venu de Dieu ? C’est une question relationnelle, de confiance, et non une question intellectuelle, de savoir.

Car Jésus n’est pas venu simplement accomplir des signes. Il est venu pour montrer le chemin. Il est venu parler des « choses célestes », comme il l’explique à Nicodème. Remettre de l’ordre dans le Temple, cela touche aux « choses terrestres » ; qu’un lieu de prière ne soit pas détourné par des commerçants cupides et peu honnêtes, cela relève d’une question de morale humaine. Mais pour parler du chemin vers Dieu, il est question de faire confiance, de croire en un Dieu qui échappe à tous nos savoirs et toutes nos logiques humaines. Jésus essaie de faire comprendre à Nicodème que savoir qu’il vient de Dieu est différent de croire que par lui, nous accédons à Dieu. Croire que Jésus ne vient pas seulement de Dieu, mais qu’il est le Fils de Dieu venu dans l’humanité au nom de l’amour du Père, voilà ce qui dépasse en effet le registre de la connaissance, de la raison, voilà ce qui appartient bien à une prise de risque pour le croyant, qui choisit pour justifier sa foi de donner une grande valeur à des témoignages lus dans la Bible, partagés en église, etc. Le plus important n’est pas de savoir si ce qui est raconté s’est réellement passé, mais de croire que ces récits nous parlent en vérité de la relation que Dieu veut avoir avec nous.

Nous connaissons ensuite tous la phrase de Jésus qui résume le projet de Dieu pour l’humanité, un projet d’amour et de salut. « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que quiconque met sa foi en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. » Oui, croire que Jésus est le Christ, le Fils que Dieu a accepté de donner à l’humanité pour que celle-ci soit assurée du bien que Dieu lui souhaite, croire cela, c’est éviter d’être perdu. Nos vies ne sont pas absurdes, elles ont de la valeur. Croire que Dieu nous aime et nous veut du bien au point d’accepter que son Fils vive les difficultés de nos existences terrestres et meure dans la souffrance, c’est cela, la vie éternelle, la vie en plénitude. Jésus le répète : en tant que Fils de Dieu, il n’est pas venu pour condamner, mais bien pour sauver, pour ramener et réconcilier au Père le maximum d’hommes et de femmes, le monde dit-il même.

Mais ce que Dieu veut ne se réalise pas toujours. Jésus dit à Nicodème que ceux qui ne croient pas en lui ne goûtent pas à la vie éternelle, qu’ils sont jugés. Comprenons bien cette notion de jugement. Refuser de faire confiance au Christ, c’est refuser que Dieu puisse nous aimer au point de tout nous pardonner, c’est donc vivre en croyant que nos faiblesses, nos échecs ou nos fautes nous déterminent et nous condamnent définitivement. C’est accorder la priorité à ce savoir dont nous disposons, savoir que nous ne pouvons pas être justes devant Dieu par nous-mêmes. C’est en effet déprimant, mortifère.

Attention, je ne dis pas ici que l’inconscience ou l’ignorance sont préférables à la connaissance. Pour connaître Dieu, ne méprisons pas notre cerveau, ne faisons pas abstraction ni de notre lucidité, ni de notre intelligence. Mais pour que cette quête soit possible, une première étape est nécessaire, pour laquelle notre raison peut nous desservir.

En effet, croire que Jésus est bien le Fils de Dieu, venu pour nous sauver, c’est accepter cet amour et ce pardon invraisemblables, immérités, illogiques, mais qui nous font tellement de bien, qui nous permettent de vivre pleinement dès aujourd’hui. Être sauvé, c’est donc vivre en faisant le pari que Jésus est ce fils de Dieu venu dans notre humanité par amour. C’est vivre en osant affirmer qu’il est le chemin à suivre pour que cette réconciliation qui nous est offerte sans que nous le méritions, pour que cette réconciliation féconde nos existences. Être sauvé, ce n’est donc ni un savoir à faire nôtre, ni une certitude à brandir, mais une prise de risque, celle de faire confiance au Christ, celle de faire confiance aussi à mon prochain qui peut m’être envoyé pour révéler de nouvelles facettes du message d’amour de Dieu pour moi. Être sauvé, c’est accepter une part d’incertitude, une part d’humilité, admettre qu’il s’agit bien d’une espérance plutôt que d’une assurance, affirmer notre confiance en un avenir préparé par Dieu.

Frères et sœurs, ces derniers mois, l’humanité a en effet été forcée de reconnaître sa fragilité, son ignorance devant un mal quasi-invisible. L’humanité observe les controverses entre savants et les hésitations des puissants. Parmi les croyants, certains se sont interrogés sur la place et le rôle de Dieu en ces temps éprouvants. D’autres ont prétendu que leur foi était tellement assurée qu’elle les prémunissait contre la maladie. Comme Jésus a essayé de le faire comprendre à Nicodème, nous pouvons ré-examiner les témoignages des Écritures en général et des évangiles en particulier et décider à nouveau, pour nous-mêmes, si ces témoignages de l’amour de Dieu pour l’humanité sont crédibles et convaincants. Si nous répondons par l’affirmative, si nous faisons le pari que le difficilement croyable puisse être une bonne nouvelle pour nous, alors nos vies et nos relations pourront s’appuyer sur l’espérance et la confiance. Croire, c’est accepter que dans l’incertitude, le bien puisse surgir. C’est prendre le risque de vivre d’un amour qui nous est offert. C’est prendre le risque de répandre à notre tour un tel amour. Souvenons-nous que la vie éternelle, la vie en plénitude, la vie avec Dieu échappe à celles et ceux qui croient savoir, mais qu’elle est offerte aux femmes et aux hommes qui savent croire. Amen.