Méditation

Les Dix Commandements, programme de liberté

Culte du dimanche 7 mars 2021
Prédication par le pasteur David Veldhuizen

Texte biblique : Exode 20,1-17

Écoutez ci-dessus ou en cliquant ici (PodCloud) l’enregistrement de la prédication.

Frères et sœurs,

Pour ce troisième dimanche de Carême, nous poursuivons notre parcours dans le livre de l’Exode; la semaine dernière, lors du culte familles, nous nous sommes souvenus de l’histoire du peuple de Dieu parti de son pays pour s’installer en Égypte, puis pris au piège par Pharaon, et enfin libéré de l’esclavage avec Moïse pour guide et le Seigneur pour Sauveur. Il y a quinze jours, nous avions évoqué un épisode de la vie du peuple de Dieu, libéré d’Égypte, en marche dans le désert, où l’eau manquait. Dieu a alors pourvu aux manques exprimés par les Israélites. Ce matin, nous arrivons au chapitre 20 du livre de l’Exode, avec la première version des Dix Commandements (on trouve la seconde au chapitre 5 du livre du Deutéronome).

Il peut nous arriver de considérer ces dix recommandations comme une énumération moralisatrice de ce qu’il faut faire et de ce qu’il ne faut pas faire. D’ailleurs, nous avons envie de recevoir le Nouveau Testament comme une dispense ou même une libération à l’égard de ce qu’on appelle la Loi avec un L majuscule. Les Dix Commandements, ce serait une Loi écrasante, un carcan duquel on ne pourrait pas vraiment extraire la Bonne Nouvelle.

Mais comme je l’ai fait en commençant cette prédication, rappelons-nous du contexte dans lequel ces recommandations, ces Paroles, ont été données. En adoptant une telle perspective, nous pouvons discerner dans ces énoncés un programme émancipateur à l’égard de nombreuses oppressions, et y trouver des motifs de nous réjouir. Oui, ces ordonnances constituent des bonnes nouvelles.

En effet, dès le verset 2, Dieu se présente lui-même comme étant celui qui a fait sortir le peuple « de la maison des esclaves ». Comprenons bien. C’est le même Dieu qui a libéré les esclaves, les marginalisés, les opprimés, c’est le même Dieu qui donne les Commandements. Autrement dit, la fin de la servitude et le Décalogue participent à la même dynamique d’amour et de compassion envers l’humanité, à la même quête de justice dans des sociétés déséquilibrées. A partir des travaux de Martin Luther King et de Paul Tillich, nous pouvons aussi considérer que le Décalogue œuvre dans le sens de la réconciliation d’individus éloignés les uns des autres, hostiles les uns envers les autres. Avec une telle ouverture, la perspective change. Les Dix Commandements ne constituent pas, ou pas uniquement, des règles morales. Ils ont au moins deux autres finalités. Premièrement, ils peuvent correspondre à notre réponse aux libérations que Dieu a opéré en nous. Deuxièmement, ces ordonnances peuvent formuler notre mission pour poursuivre l’œuvre émancipatrice que Dieu a inauguré pour nous, pour notre monde.

Dans les deux premiers commandements, Dieu requiert du peuple qu’il n’ait pas d’autres dieux que lui, et qu’aucune image d’autres divinités ne soient utilisées. Dans ces commandements, il y a une demande d’exclusivité. Il y a même le terme de « jalousie » qui est employé par Dieu. Si nous restons sur ces termes-là, le Dieu du Décalogue, finalement, est très humain, un peu orgueilleux. On peut comprendre aussi ces commandements comme une interpellation : la cohérence exige parfois des choix, des sélections, car on ne peut pas tout faire coexister. On ne peut pas avoir plus dieux. Jésus le dira plus tard. Mais peut-être ces Paroles rappellent-elles aussi la situation égyptienne, dans laquelle le Pharaon, perçu comme une divinité dans un panthéon de nombreuses autres divinités, le Pharaon se servait de son statut pour exploiter d’autres humains. En d’autres termes, ces deux premiers commandements entrent en rupture radicale avec les systèmes dans lesquels les dieux, la religion, sont utilisés, on pourrait dire détournés, pour son propre compte, en écrasant des frères et des sœurs en humanité. Les Dix Commandements seraient donc paroles de libération à l’égard de ces pratiques, qui, malheureusement, peuvent encore être à l’œuvre aujourd’hui. Pensons à notre dépendance envers des biens de consommation produits par de la main d’œuvre exploitée : vêtements, appareils technologiques… Notre confort et notre mode de vie nous conduisent à tolérer le travail forcé, les guerres pour le contrôle des ressources, le pillage de la planète… Ne serions-nous pas, collectivement, de nouveaux Pharaons ?

Le troisième commandement, celui qui consiste à ne pas invoquer le nom de Dieu pour tromper, s’insère alors dans la même logique que l’on pourrait qualifier d’anti-impérialiste, d’anti-religieuse, anti-capitaliste peut-être, et profondément anti-violente. Combien de fois nos sociétés ont-elles prétendu que les crimes et atrocités dont elles sont responsables étaient inévitables ? Un tel argument n’est-il pas un habillage profane ou laïc de l’idée selon laquelle Dieu aurait voulu, en ne les empêchant pas, de telles pratiques ? Là encore, nos faux dieux nous conduisent à tolérer et quasiment à justifier l’insupportable.

Le jour du repos constitue le quatrième commandement. On perçoit très vite en quoi cette obligation d’un temps d’arrêt libère de multiples oppressions. Vous l’avez remarqué, même les animaux domestiques doivent être mis au repos lors du sabbat. Bien sûr, nous avons besoin de travailler pour pouvoir subvenir à nos besoins. Mais le travail ou l’activisme ne doivent pas nous asservir. Car parmi nos besoins figurent en bonne place le repos, bien sûr, mais aussi les relations sociales gratuites, la possibilité de contempler la Création, la possibilité également de créer en-dehors d’une préoccupation utilitariste… Peut-être connaissez-vous la « pyramide de Maslow », qui identifie un certain nombre de besoins fondamentaux de l’être humain, pyramide qu’il convient de ne pas sacraliser, cette pyramide nous rappelle que vivre ne se limite pas à répondre à nos besoins physiologiques et à nos besoins de sécurité. Pourrions-nous trouver du temps pour nous occuper de nos besoins d’appartenance et d’amour, nos besoins d’estime et ceux d’accomplissement de soi, si nous n’avions pas, à minima, le sabbat ? Il faut pouvoir consacrer ce jour au Seigneur et aux autres. Il faut sortir des esclavages qui nous réduisent à de la main d’œuvre, de la force de travail. Il faut aussi libérer notre environnement de notre emprise. Le sabbat fait respirer la Création toute entière ; le sabbat ouvre une brèche dans notre exploitation effrénée de notre planète.

Les commandements suivants, du cinquième au dixième, évoquent les conséquences possibles quand, dans nos sociétés humaines, dans nos relations interpersonnelles, encore une fois, nous plaçons d’autres dieux devant nous : l’argent, la terre, les biens, le pouvoir, et toutes les formes d’avidité ou de cupidité. L’Occident, avec son idéal de la jeunesse pleine de potentiel productif, a tendance à mettre de côté les plus âgés, les pères et les mères à qui l’on ne reconnaît plus de capacités. Le Seigneur nous ordonne de les honorer, de les protéger. Quand nous écoutons nos intuitions plutôt que nos prétextes, nous avons bien conscience qu’une telle attitude est garante de sociétés plus saines.

Nous savons bien que notre soif de posséder, qu’il s’agisse de terres, de biens, ou d’autres êtres vivants, nous savons bien que cette soif conduit au meurtre, à l’adultère, au vol, au mensonge, et tout simplement, déjà, à la convoitise. C’est vrai individuellement, c’est aussi vrai pour des peuples entiers. Pensons notamment à l’histoire du continent africain, à la traite des êtres humains qui perdure encore aujourd’hui sous d’autres formes ; pensons à la colonisation dans le passé, mais aussi à notre système économique actuel. Or de tels comportements collectifs, favorisés et encouragés par certains, résultent au final toujours d’une multitude de choix individuels, de renoncements répétés. Dans le Décalogue, Dieu ne nous crie-t-il pas: « Arrêtez d’adorer d’autres dieux, arrêtez de traiter de façon inhumaine d’autres hommes, arrêtez d’agresser la nature » ? Les Dix Commandements révèlent un Dieu attentif et aimant. Ce Dieu vraiment bienveillant veut aussi nous libérer de nos engagements contemporains qui constituent des esclavages pour nous, pour nos semblables, et plus largement encore.

Frères et sœurs, vous le voyez, les Dix Commandements sont davantage qu’une liste d’obligations et d’interdits. Il s’agit de Paroles de libération, et non d’étouffantes dispositions légales et spirituelles. Oui, les Dix Commandements sont une Bonne Nouvelle destinées à nous aider à mettre fin à tous les esclavages, les plus classiques comme les plus modernes, les plus visibles comme les plus insidieux. Ils participent à la volonté de Dieu pour sa Création, pour ses créatures : une vie libre, digne, joyeuse, une vie de reconnaissance, dans tous les sens du terme. Alors relisons ces Paroles, soyons libérés par elles, et libérons, à notre tour, les esclaves d’aujourd’hui. Amen.

Adapté de Sunggu Yang, « Between Text and Sermon – Exodus 20,1-17 », Interpretation 75-1, January 2021.