Méditation

Le Christ, roi, en moi

Culte du dimanche 21 novembre 2021
Prédication par le pasteur David Veldhuizen

Texte biblique: Jean 18,28-37

Chers amis,

Dans huit jours, c’est l’Avent qui s’ouvre. Dans huit jours, pour l’Église, c’est une nouvelle année qui commence, une nouvelle année qui nous placera dans l’attente, dans la préparation de Noël, cette fête qui nous aide à nous souvenir et nous réjouir de la venue de Dieu dans notre humanité. Mais avant qu’un nouveau cycle ne débute, nous voici, aujourd’hui, à la fin de l’année de l’Église. Pour certains chrétiens, ce dernier dimanche de l’année est la fête du Christ Roi. C’est pourquoi la lecture qui nous est proposée pour ce jour nous invite à réfléchir à la royauté du Christ.

Ce court passage de l’évangile de Jean se situe après le très long discours d’adieu de Jésus à ses disciples. Peu après ce discours, Jésus a été trahi. Il a été présenté aux responsables religieux qui l’avaient fait arrêter. Comme Jean nous raconte les événements, aucune accusation n’est portée explicitement à l’encontre de Jésus, qui est interrogé et maltraité, mais j’insiste, sans qu’aucun motif ne soit énoncé. Jésus est ensuite emmené auprès du gouverneur romain Ponce Pilate. C’est lui qui est le représentant de l’empereur, un peu comme un préfet aujourd’hui est le représentant du gouvernement dans notre pays. Il commande les « forces de l’ordre », en l’occurrence les garnisons romaines sur le territoire, et l’empereur attend de lui, comme de tous les autres gouverneurs, que la province dont il a la charge ne soit pas troublée, qu’elle ne conteste pas ce qu’on appelle la pax romana, la paix romaine. Le gouverneur a aussi des pouvoirs judiciaires ; c’est le seul qui peut décider de condamner à mort quelqu’un. Les habitants de Judée disposent quand même de quelques droits ; par exemple, leur religion est reconnue et s’il y a des conflits en matière de religion, il y a un tribunal spécial dont ils sont les membres, et qui va trancher. Ce tribunal religieux, c’est le sanhédrin.

Et ce jour-là, nous sommes à la veille de la Pâque juive, un vendredi donc. Les Juifs vont se souvenir du jour où Dieu les a libéré de l’esclavage, les a fait sortir d’Égypte. C’est une fête très importante, une fête fondatrice, qui s’accompagne de préparatifs précis. Pendant les jours qui précèdent, les maisons sont nettoyées, notamment pour faire disparaître toute trace de levain, alors qu’à Pâque, on mange du pain sans levain, pour symboliser l’empressement des Hébreux à sortir d’Égypte. Mais le levain est aussi spirituel : chacune et chacun est invité à un examen de conscience, à se placer humblement devant Dieu, sans orgueil. L’orgueil, c’est comme le levain, il fait gonfler ce à quoi il est associé. Bref, les responsables juifs qui ont arrêté Jésus, qui se réclament comme étant de ceux qui respectent le mieux les commandements de la Torah, ces responsables juifs sont bien conscients qu’ils doivent, en cette veille de fête, rester « purs », et pour eux, rester pur, cela implique de ne pas franchir le seuil du palais de Pilate, cet étranger, ce non-Juif, ce païen, qui symbolise aussi la soumission du peuple élu, cet oppresseur, cet ennemi. C’est important de remarquer qu’il leur semble plus grave de mettre le pied dans le palais de Pilate que de faire condamner quelqu’un qui les gênait mais qui, d’un point de vue juridique, était innocent ! D’ailleurs, quand Pilate leur demande ce que Jésus a fait, ils continuent à ne pas accuser vraiment Jésus. Pilate peut leur faire confiance, s’ils ont arrêté Jésus, c’est qu’il est coupable. Alors nos systèmes juridiques sont bien différents de ceux qui existaient il y a deux mille ans, bien sûr, mais n’en doutons pas, une accusation aussi imprécise était aussi quasiment nulle à l’époque. Nous le savons, hors cas de flagrant délit, celui ou celle qui est arrêté n’est pas nécessairement responsable ou coupable de quelque chose… Un certain nombre de précautions sont prises, mais il arrive qu’il y ait des erreurs, et c’était déjà vrai il y a deux mille ans.

Pendant encore quelques instants, j’aimerais vous parler de l’attitude de Pilate. Nous ne savons pas exactement ce qu’il savait de Jésus. Quelques jours auparavant, le Nazaréen était entré dans Jérusalem, et la foule l’avait acclamé, en le qualifiant de « roi d’Israël ». On peut supposer que le gouverneur romain avait entendu parler de ce temps d’agitation, peut-être directement, peut-être par ses services de renseignements, peut-être par les responsables religieux qui lui amènent Jésus ce jour-là. On avait parlé, on avait acclamé un roi d’Israël, mais pourtant il existait un roi à l’époque, il était en-dessous de Ponce Pilate, mais un roi des Juifs. Qu’un autre veuille être roi, cela pouvait constituer un motif d’inquiétude pour le garant de l’ordre impérial. Mais les faits ont montré, et Jésus le rappelle lui-même, un Jésus pacifique, modeste, non-violent, entouré non pas de soldats ou de miliciens, mais d’une foule de petites gens. Quand Jésus est emmené devant Pilate, encore une fois, aucune accusation précise n’est portée contre lui. Et donc, Pilate lui-même ne sait pas exactement : devant qui se trouve-t-il ? Est-ce qu’il se trouve devant quelqu’un qui se prétend ou souhaite devenir roi ? Est-ce qu’il se trouve devant quelqu’un que d’autres souhaitent voir roi sans que cela le principal concerné ne soit forcément d’accord ? Vous savez, parfois on aimerait bien que quelqu’un prenne certaines responsabilités alors que cette personne-là ne le souhaite pas, pensez en politique ou dans d’autres domaines, aussi en église… Et puis, encore une autre hypothèse, peut-être que Pilate se trouve en présence de quelqu’un que d’autres ne supportent pas et qu’ils sont prêts à calomnier pour le faire disparaître. Voici tous les possibles devant lesquels Pilate se trouve. Pilate a plusieurs solutions. Il peut chercher à obtenir un complément d’informations. C’est ce qu’il fait d’ailleurs, il interroge les responsables juifs et juste après il va interroger Jésus, mais tant les premiers que le deuxième ne vont lui faciliter la tache. Il peut aussi écouter son intuition et le bon sens : si aucune accusation n’est vraiment faite, c’est que Jésus est en effet innocent, inoffensif, en tous cas en ce qui le concerne, lui Pilate, car si le problème est religieux, alors il n’est pas de sa compétence. Dans le dialogue entre Jésus et Pilate, le responsable romain laisse apparaître qu’il n’est en effet pas dupe. Mais vous connaissez la suite, et en fait, Pilate a fait le troisième choix au final, celui d’apaiser ceux qui criaient très fort, en sacrifiant quelqu’un qui présentait toutes les apparences de l’innocence.

Jésus est-il un roi ? Ce n’est pas un titre qu’il revendique. Dans l’évangile de Jean, c’est Nathanaël le disciple puis la foule lors de l’entrée à Jérusalem qui qualifient Jésus de roi, alors qu’il ne correspond pas vraiment à l’image d’un roi que nous pouvons avoir, et que les Juifs pouvaient avoir à l’époque ! Jésus n’avait pas d’armée. Il n’avait pas non plus de fortune lui permettant d’exercer une influence sur le terrain politique ou économique. Parmi ses fidèles, des pêcheurs, et d’autres hommes ordinaires… Si Jésus doit être roi, ce n’est pas selon nos définitions humaines ! Et c’est ce qu’il dit à Pilate : « mon règne n’appartient pas à ce monde, mon règne n’est pas d’ici. » Jésus indique pourtant au gouverneur romain la clé pour comprendre : « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ce que je dis. »

Dans ce dialogue entre deux hommes, Jésus ne peut pas dire davantage la vérité, il ne peut pas être plus proche car ce qu’il dit est parfaitement vrai. En effet, Pilate a tous les éléments pour, en conscience, faire le bon choix, celui de la vérité. Il n’a aucun élément à charge contre Jésus, ce dernier ne menace pas ses intérêts, et les réponses fuyantes des responsables religieux trahissent leurs intentions. Bref, Pilate pourrait s’appuyer sur les faits et laisser ouverte l’hypothèse que Jésus parle d’un règne autre. Mais Jésus rend témoignage à la vérité, et Pilate, comme de nombreux êtres humains, cela pourrait être chacun d’entre nous, Pilate n’a pas le courage de défendre la vérité ; en vérité, c’est un humain capable de lâcheté. En cédant à la pression injuste de ceux qui crient, Pilate révèle que l’être humain, capable de discerner la vérité et la justice, est capable, en conscience, de faire un autre choix, ici plus facile.

Pilate, ici, est donc un révélateur de la faiblesse dont nous sommes tous capables, bien plus souvent que nous ne le voudrions. Pilate, aussi, est un révélateur de ces occasions qui nous sont données de faire le bon choix, de reconnaître que Jésus n’est pas seulement un enseignant extraordinaire, ni un maître spirituel, ni peut-être un guérisseur, ni même un modèle de service, d’amour et de non-violence. Jésus est le Christ, c’est-à-dire qu’il nous donne accès à la vérité, il est, il l’a dit lui-même, « la vérité, le chemin et la vie. » Jésus est le Christ : quand nous affirmons cela, nous reconnaissons que Jésus est plus que cet homme de Palestine il y a deux mille ans, et nous décidons aussi de lui donner une place particulière dans nos vies. Oui, Jésus peut régner, d’ores et déjà, dans nos vies. Témoin de la vérité, Jésus incarne l’amour de Dieu qui résiste à tout : oui, malgré la trahison, malgré la condamnation injuste, malgré le supplice mortel, Jésus n’a jamais reculé, et par lui, Dieu n’a jamais retiré son amour pour l’humanité. Jésus est donc à la fois le témoin de notre faiblesse, et la personnification de l’amour extraordinaire et inconditionnel de Dieu pour nous.

Mais que signifie vraiment l’expression Christ Roi ? Qu’ai-je voulu dire en disant que le Christ peut régner dans nos vies ? Pour Pilate, il aurait été question de suivre sa conscience, de se montrer courageux en prenant un risque politique, il aurait été question de ne pas condamner Jésus, mieux même, de le protéger de ceux qui étaient ses adversaires… Pour chacun de nous, avoir le Christ pour roi ou pour Seigneur, c’est aussi faire le choix, pas toujours facile ou confortable, de la vérité. Vérité de notre vulnérabilité, vérité de nos erreurs, vérité de nos égoïsmes. Mais aussi vérité qui libère de l’illusion, qui libère de la performance, qui libère de tous nos esclavages. Oui, se laisser habiter par la vérité, appartenir à la vérité, c’est bien écouter ce que Jésus dit.

Le Christ Roi, pour toi, pour moi, c’est donc une volonté, un élan du cœur et de l’esprit, une boussole au quotidien, dans chacun de tes choix, dans chacun de mes choix. C’est avoir pour horizon de vivre pleinement notre humanité, ses zones d’ombres et ses pépites mises en lumière par la vérité de la Bonne Nouvelle. Affirmer que Jésus est le Christ, mon Seigneur, c’est un mouvement intérieur, mais aussi des paroles prononcées, des attitudes, des comportements, des gestes qui ne sont pas les mêmes.

Être chrétien, c’est tout cela. Un état d’esprit, des mots, des actes. Être chrétien, ce n’est pas une identité, ce n’est pas sur le même plan qu’être ardéchois ou breton, français ou espagnol, européen ou asiatique. La foi chrétienne, si elle a profondément irrigué, nourri la culture qui est la nôtre, la civilisation dans laquelle nous vivons, ne subit pas d’attaques extérieures. Non, pas de danger venant de l’étranger ou d’autres religions : car la foi chrétienne, vous l’avez compris, prend sa source dans le Christ, et elle ne vit que si chacun de nous, intérieurement, en fait le choix. Alors que les discours de haine et de division submergent les médias et les réseaux sociaux, alors que certains aimeraient entraîner ceux qui se revendiquent comme chrétiens dans des logiques d’affrontements, n’oublions pas que le seul lieu où la royauté du Christ est en jeu, le seul lieu où sa royauté se joue, le seul lieu où le royaume peut germer ou au contraire être étouffé, c’est dans nos cœurs.

Alors, frères et sœurs, la semaine prochaine, c’est l’Avent qui va s’ouvrir, ce temps de préparation qui nous oriente vers Noël. Nous serons appelés à veiller, et nous savons qu’il nous faudra être attentifs, car Dieu surgit de façon surprenante. C’est bien le roi des rois qui vient dans notre humanité. Mais ce roi n’est pas comme les puissants de ce monde. Jésus, le Christ, n’est roi qu’à partir du moment où nous faisons le choix d’appartenir à la vérité. Il nous faut renouveler ce choix chaque jour. Si la décision est individuelle, personnelle, sachons aussi nous appuyer sur la communauté des croyants pour persévérer dans cette direction que nous prenons. Écoutons-nous les uns les autres pour que résonne longtemps dans nos cœurs cette affirmation formidable : Jésus-Christ est le Seigneur, il est le roi. Amen.