Méditation

Entre l’Ascension et Pentecôte

Culte du dimanche 16 mai 2021
Prédication écrite par le pasteur Pierre Blanzat, lue lors du culte animé par Annette Ferrier et Brigitte Rouby

Texte biblique : Actes des apôtres 1,15-26 et Jean 17,11-19

Que se passe-t-il entre l’Ascension et Pentecôte ? Un grand pont de 10 jours ?
A en croire les agendas de nos églises (du moins avant cet épisode de pandémie) c’était le temps propice et habituel pour que nos Églises vivent des synodes… et à la petite échelle de notre paroisse, les 6 juin et 11 juillet, il nous est proposé de travailler ensemble sur le sujet de réflexion synodale « Mission de l’Église et ministères ».

Oui entre l’Ascension et Pentecôte c’est le temps semble-t-il propice pour faire le point, pour se consacrer au gouvernement de nos églises avant la trêve estivale. Cela peut paraître d’ailleurs un drôle de choix, une drôle de période, vu que l’Ascension marque le départ de Jésus de la terre et donc en quelque sorte on peut dire que le Christ n’est plus là parmi nous… C’est comme un « entre-deux », un temps de vacance de la présence de Dieu : vu que le Fils est remonté et que l’ «Esprit » n’est pas encore descendu… Curieux de faire tant d’importantes réunions institutionnelles dans cet « entre-deux » où le Christ n’est plus là – et où l’Esprit n’a pas encore été répandu !

En tout cas dans cet « entre-deux », où on peut se demander si Dieu ne s’est pas absenté, le Livre des Actes nous dit que la communauté des disciples, l’Église naissante elle aussi fait un genre de synode, le tout premier et le plus discret de l’histoire de l’Église, dont nous venons d’entendre l’écho. Un tout premier rassemblement qui permet de s’organiser et de se réorganiser – Ces 120 premiers synodaux se retrouvent pour élire un remplaçant à Judas Iscariote dont la mort a laissé un siège à pourvoir, et c’est d’ailleurs tout à fait intéressant et un peu déroutant de considérer leur mode de désignation :
Certes, ils font une présélection des candidats sur des bases objectives et raisonnées. Pour remplacer un des douze il s’agit de trouver un homme qui fait parti des quelques-uns qui ont accompagné le Seigneur Jésus et le groupe des disciples depuis le début, depuis le baptême de Jean jusqu’au moment de l’Ascension. Et parmi les personnes qui ont ce profil précis on en choisit deux, après quoi il y a une forme de discernement collectif porté par l’ensemble des croyants qui se mettent à prier en demandant à ce que Dieu les éclaire dans leur choix. Et du coup, on est tout de même un peu surpris que pour clôturer ce processus de discernement somme toute à la fois sage et spirituel, les disciples se livrent à un genre de tirage au sort pour désigner l’heureux élu !
Oui, les disciples ne sont pas en vacances, ils sont en synode et s’efforcent tant bien que mal d’organiser la petite communauté de Jérusalem !

Dans ce récit des Actes, il y a un détail un peu rude qui tient à la description de la mort de Judas – Un détail assez curieux, un peu glauque : le fait que Judas soit tombé en avant. Son ventre s’est ouvert et tous ses intestins sont sortis… Bizarre… et on est un peu gêné avec ce texte parce que le récit des Actes, ne coïncide pas avec les évangiles et notamment avec le texte de Matthieu qui dit que Judas n’a pas acheté lui-même le champ en question, mais qu’il a rapporté l’argent aux grands prêtres et aux anciens, et que ce sont eux qui ont acheté le champ. Par ailleurs Matthieu précise que Judas est allé se pendre et là on a l’impression que Judas a fait une chute en avant et s’est éventré…
Du coup ces dissonances poussent à ne pas trop chercher du côté opérationnel ou historique mais orientent plutôt vers une lecture symbolique, une interprétation symbolique de ce détail peu ragoûtant et rude mais qui offre une image suffisamment forte pour nous y arrêter tout de même un instant.

Judas tombe en avant, son ventre s’ouvre et ses intestins sont sortis.
Est-ce que vous savez que le ventre, les entrailles dans la culture hébraïque c’est le siège de la miséricorde, c’est la matrice même de l’amour « maternel » de Dieu. C’est ce qui tressaille au plus profond d’un être : « Être ému jusqu’aux entrailles »
Parfois de manière un peu populaire on dit de quelqu’un : « On va voir ce qu’il a dans le ventre ! » Ce qui veut dire « on va voir ce qu’il y a en lui, ce qui le motive, ce qui l’anime… » – Et bien, pour Judas, ce sont ses intestins et rien d’autres, qui se répandent aux yeux de tous : il n’a pas en lui de miséricorde, pas de fleuve d’eau vive auquel d’autres pourraient étancher leur soif, rien que des intestins et le sang qu’il a injustement fait couler, et qui va donner le nom du champ qu’il a acheté : le champ du sang !
C’est la tragédie d’un homme qui n’était pas habité par une dynamique de vie, d’un homme qui s’est laissé submerger par une dynamique de mort. C’est cet homme, qui a péri, victime de cette force de mort à laquelle il s’était livré.
C’est Judas que les disciples lors de ce premier synode, cherchent à remplacer : ils auraient pu l’évacuer de leur mémoire, ils auraient même pu chercher à réécrire l’histoire, à gommer Judas du récit de l’évangile, ils auraient pu considérer que sa trahison disqualifiait tout ce qu’il avait été, mais ils sont dans une autre perspective, infiniment plus positive et créative, plus respectueuse aussi du choix du Christ qui, lui, avait dans sa confiance, appelé Judas à être disciple. Ils vont le remplacer par un autre disciple, afin qu’il puisse répondre à son tour à l’appel du Christ : un appel pour la VIE et non pour la mort.
Et à ce stade de notre méditation, jaillit une interpellation ! Qu’est-ce que j’ai dans le ventre ? De quoi sont faites mes entrailles ? Ai-je en ce qui me concerne des entrailles de miséricorde, une matrice d’amour ?…. ou est-ce un réservoir d’aigreurs, un petit moulin à médire ? Est-ce que j’ai au fond de moi un petit moteur de vie… ou un petit moteur de mort ?
Si c’est une pompe d’amertume et de violence, il est grand temps pour moi de changer et de m’organiser sans tarder un petit synode intime afin de ne pas laisser s’installer trop longtemps cette dynamique mauvaise.
Il convient de remplacer Judas, non pas à l’identique, mais par un nouveau disciple qui était déjà là anonymement depuis le début et qui pourra prendre le relais et marcher, lui, dans la fidélité à l’amour et à la vie de son Seigneur.

Qu’ai-je dans le ventre ? Qu’ai-je au plus profond de mes entrailles ?
Question qui peut nous travailler, s’il est vrai qu’une Parole peut travailler nos vies.
Il semblerait que l’évangile de Jean en étant le seul à nous restituer la prière de Jésus, cette prière sacerdotale comme on dit, cette prière de Jean 17, nous livre précisément ce que Jésus a dans le ventre, ce qui l’anime, ce qui l’occupe et le préoccupe.
Jésus a les entrailles pleines d’une prière pour ses disciples, d’une attention et d’un amour pour chacun d’entre eux, individuellement certainement mais aussi ensemble. Alors même qu’il précise que pour lui l’heure est venue !
Mais chez Jean cette heure qui vient est vraiment paradoxale : c’est l’heure de la glorification, c’est l’heure de la croix et du don de sa vie, mais aussi l’heure d’un enfantement. Quelques versets avant, Jésus précise : « La femme lorsqu’elle enfante éprouve de la tristesse, parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de la souffrance, à cause de la joie qu’elle a de ce qu’un homme est né dans le monde » (Jean 16, 21)

Oui Jésus est bien habité par DE la vie, l’amour pour ses disciples, et le nom de son Père… et l’heure qui est la sienne, contrairement aux apparences n’est pas celle d’une défaite mortelle, mais c’est une victoire DE la vie, un enfantement nouveau ! Et alors même qu’il prépare ses disciples à vivre ce temps d’après l’Ascension, ce temps de son absence, la prière qui monte de ses entrailles est tournée vers ses disciples. Et c’est bouleversant pour nous de réaliser, que ce que Jésus a dans le ventre à ce moment, ce qu’il porte dans son cœur et dans sa prière, c’est précisément le petit groupe de disciples, de ses compagnons qui désormais, sont envoyer dans le monde ! Ce que Jésus a dans le ventre c’est aussi chacun de ceux qui croiront en lui et du coup chaque mot prononcé par Jésus nous concerne au plus haut point. C’est nous qui sommes concerné par son amour, par sa présence, par sa proximité, si intense que Jésus l’assimile à l’amour et à la relation qui l’unit à Dieu le Père. C’est nous qu’il confie à Dieu, non pas pour qu’il nous retire du monde, mais pour qu’il nous protège. C’est nous qu’il veut voir resté un et unis à l’image du père, du Fils et du Saint-Esprit, à jamais un dans cette circulation de l’amour trinitaire. C’est à nous qu’il destine la joie qui accompagne cette circulation d’amour, cette joie pleine et parfaite ! Voilà ce qui déborde des entrailles de Jésus quand il évoque ce qu’il adviendra après sa mort, sa résurrection et son ascension…un amour et une présence en si grande quantité que sa prière personnelle déborde dans les pages de l’Évangile, et vient nourrir notre propre prière.

Qui y-a-t-il entre l’Ascension et Pentecôte ? Un Christ qui bien qu’Il n’est plus physiquement là, intercède avec ardeur pour nous !
Qui y-a-t-il entre l’Ascension et Pentecôte ? Non pas un grand pont, un espace vacant, mais la prière du désir intense de Jésus pour nous, de nous voir prolonger et amplifier l’annonce de la bonne nouvelle, de nous voir grandir dans l’attachement à la vérité, dans l’expérience de l’unité.
Qui y-a-t-il entre l’Ascension et Pentecôte ? Ce désir immense de Dieu de nous faire prendre part à la manifestation de son amour pour le monde.

Chers amis, il nous reste une semaine avant de fêter Pentecôte ! Qu’avons-nous dans le ventre ? Une semaine devant nous pour raviver une attente, une espérance ! Une semaine devant nous pour réaliser que nous ne sommes et nous ne serons l’Église qu’ensemble ! Et que la place de chacun compte ! Que l’on a besoin de TOUS ! Qu’en entrant nous-mêmes dans cette dynamique de vie, qu’en nous attachant à la Parole, en ayant l’audace de rester unis les uns aux autres, nous contribuons à exaucer la prière de Jésus. Que cette montée vers Pentecôte soit pour chacun et chacune et pour notre paroisse également, une occasion privilégiée pour vivifier notre Prière, et pour creuser en nous la soif de l’Esprit Saint. Cet Esprit que le Christ nous a promis et qu’il veut nous donner en abondance. Amen