Méditation

Emmanuel ou Jésus ?

Culte du dimanche 18 décembre 2022
Prédication par le pasteur David Veldhuizen

Textes bibliques : Ésaïe 7,1-16 ; Matthieu 1,18-25

Frères et sœurs,

Matthieu est l’évangéliste qui insiste le plus sur le fait que Jésus est le Messie annoncé par les prophètes ; à de nombreuses reprises dans son récit, Matthieu emploie des formules comme « tout cela arriva afin que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit par l’entremise du prophète ». Cette préoccupation de Matthieu était particulièrement pertinente à l’époque où le christianisme naissant a commencé progressivement à se distinguer du judaïsme. Cette séparation constitue certainement une souffrance, pour Dieu, pour le peuple issu génétiquement de l’Alliance, ainsi que pour celles et ceux qui, élevés dans le judaïsme ou non, ont choisi de suivre Jésus, de le confesser comme le Christ. Matthieu souligne que tous partagent bien la même histoire. Mais ses efforts pour faire le lien entre Jésus et ce que l’on peut lire dans les livres des prophètes pourraient sembler maladroits. L’avez-vous remarqué ? Le messager qui s’est adressé à Joseph déclare à ce dernier que le fils qui naîtra de sa fiancée vient de l’Esprit Saint ; et il ajoute que Joseph devra nommer cet enfant Jésus, c’est-à-dire « Dieu sauve. » Or juste après cela, Matthieu écrit que cela correspond à l’accomplissement d’une prophétie annonçant la naissance d’un nouveau-né d’une jeune femme, signe attendu par les croyants, et que cet enfant sera appelé Emmanuel, c’est-à-dire « Dieu avec nous. » Ne trouvez-vous pas l’argumentation de Matthieu un peu fragile, discutable ? Si le Sauveur chez Ésaïe s’appelle Emmanuel, et que le fils de Marie, bien que conçu de façon merveilleuse, s’appelle Jésus, est-il si évident que Jésus soit le Sauveur ?

Revenons donc aux paroles du prophète. Et s’il est bien question d’un Sauveur, c’est près de 700 ans plus tôt que Jésus. Pour nous le représenter, c’est comme si nous nous lisions aujourd’hui des discours du bas Moyen-Âge, du quatorzième siècle, pour donner du sens au parcours de quelqu’un qui est notre contemporain !

Le prophète Ésaïe est envoyé au devant du roi de Juda, Achaz. Achaz, qui règne donc sur Jérusalem, doit faire face à une attaque commune du roi d’Aram, c’est-à-dire de Syrie, et du royaume du Nord, appelé dans le texte que nous avons lu parfois Israël ou parfois Ephraïm, mais c’est le même peuple. Le prophète a pour mission de rassurer le roi Achaz : il y a notamment ce « n’ayez pas peur ». Ses adversaires, menaçants aujourd’hui, ne dureront pas.

Dieu propose au roi de demander un signe. Dans le Premier Testament, mais cela sera aussi vrai du temps de Jésus, et cela l’est encore aujourd’hui, l’être humain semble avoir besoin d’éléments tangibles, de preuves, pour « faire confiance » dans ce qui lui est annoncé. Nous le savons bien, la confiance se gagne. Le processus est souvent sincère, notamment de la part de personnes qui sont appelées par Dieu à devenir prophètes. La confirmation demandée est alors donnée. A d’autres occasions, le signe demandé s’insère en fait dans une surenchère d’attente de gestes spectaculaires, au point que l’humain cherche à mettre Dieu à son service. Dans ce chapitre 7 d’Ésaïe, quelque chose se passe différemment de ces autres récits où des signes sont donnés. Le roi Achaz s’est vu proposer par Dieu de demander un signe, pour crédibiliser ses paroles de réconfort. Mais Achaz refuse : il ne veut pas provoquer le Seigneur. Une telle attitude pourrait être saluée, car cela nous donne l’impression que le dirigeant est un homme d’une telle foi qu’il n’a pas besoin de spectacle pour croire que Dieu est présent et prend soin de son peuple. Pourtant, sortent de la bouche d’Ésaïe des quasi-reproches : pourquoi refuses-tu un signe que Dieu est disposé à te donner ? Et de continuer : il y aura bien un signe, que tu l’aies demandé ou non, et ce signe, ce sera, nous y voilà, ce sera la naissance d’Emmanuel, né d’une jeune fille – le terme n’est pas exactement celui de vierge que l’on va retrouver dans l’évangile de Matthieu.

Il nous est aussi précisé de quoi se nourrira l’enfant : de lait fermenté et de miel, ce qui peut, entre autres, évoquer les fruits de la Terre promise, ce pays où coulent et ruissellent le lait et le miel. Ces indications alimentaires évoquent bien sûr des éléments nécessaires pour qu’un enfant déjà un peu formé puisse continuer à grandir, et suggèrent des habitudes d’élevage et d’apiculture, et suffisamment de végétation pour que les troupeaux et les essaims se nourrissent. Nous ne savons pas ce que cela veut dire des récoltes agricoles, notamment de céréales. Pourquoi ces détails sont-ils là ? Rappelons-nous qu’à l’époque, les récoltes n’étaient pas aussi assurées qu’aujourd’hui, et que quand la sécheresse ou quand il y a des combats – on nous parle ici de combats – , eh bien les récoltes deviennent précaires, et la famine peut arriver, qui peut quelque part être aussi grave que les combats. Là, on nous dit que l’enfant aura de quoi manger, c’est-à-dire que s’il y a des combats, ils ne détruiront pas tout. On nous dit même que l’enfant grandira pour atteindre l’âge où il pourra discerner le bien et le mal, choisir le premier et rejeter le second. Mais avant qu’il ait atteint cet âge-là – s’agit-il de l’âge de raison, que nous situons à sept ans, ou de l’entrée dans l’âge adulte, manifestée dans le judaïsme par la bar-mitzvah, autour de douze ans ? – oui, avant que cet enfant prénommé « Emmanuel » soit capable de ce discernement, le pays des deux rois qui menacent Juda sera abandonné.

Ésaïe annonce donc au roi Achaz, de la part de Dieu, qu’une jeune fille, déjà enceinte, mettra au monde un enfant, et qu’avant que celui-ci n’ait atteint l’âge adulte, l’ennemi à deux têtes, syrienne et israélienne, cet ennemi aura dû s’éloigner de son territoire… L’Emmanuel d’Ésaïe, décidément, semble bien différent de Jésus, arrivé plus de 700 ans plus tard, alors que les forces en présence étaient bien différentes. Il faut quand même savoir que le fils du roi Achaz, Ezéchias, sera lui aussi fidèle à Dieu ; et si, suivant l’annonce d’Ésaïe, pendant le règne d’Ezéchias, le royaume du Nord sera effectivement vidé de ses habitants suite à la déportation vers l’Assyrie, cela ne suffira pas à « sauver » le royaume du Sud, Juda, et Jérusalem qui sera assiégée… Autrement dit, dans notre chronologie historique à hauteur de nos vies humaines, le premier Emmanuel « identifiable », avec cette indication d’un royaume vidé de ses habitants, ce premier Emmanuel identifiable, Ezéchias, n’est pas celui qui a répondu à toutes les attentes qui pouvaient être celles de ses contemporains. D’ailleurs il ne s’appelle pas Emmanuel, mais Ezéchias, ce qui signifie « Dieu fortifie. »

Mais finalement, il arrive que nous ne puissions pas discerner pleinement l’action de Dieu à partir de notre point de vue. C’est même logique, sinon il n’y aurait plus de différence fondamentale entre Dieu et nous. Autrement dit, il y a nécessairement d’autres éléments à prendre en compte. Après Ezéchias, Emmanuel, celui qui est promis, est encore à venir ! L’espérance traverse donc les générations et les siècles. Un Messie est annoncé, et son « portrait » est d’ailleurs complété, toujours dans le livre d’Ésaïe, notamment par le passage des chapitres 52 et 53 autour de la figure du « serviteur souffrant. » Car il s’agit bien de rassembler les différents indices qui nous sont donnés au travers des différents textes bibliques pour parvenir à identifier celui qui est envoyé par Dieu pour libérer ses créatures. Il n’est pas forcément possible de tous les faire concorder, et qu’importe. Car ce sont les personnes qui ont accompagné Jésus puis qui ont témoigné de ce qu’ils avaient vécu, comme l’évangéliste Matthieu, qui nous attestent que Jésus vient bien accomplir ce qui avait été promis, même si cette réalisation des engagements de Dieu nous surprend. Que ce soit dans notre période de l’Avent ou tout au long de nos vies chrétiennes, nous n’insisterons jamais assez sur cette caractéristique de la surprise, de l’inattendu ; non pas parce que Dieu ne serait pas fiable, mais parce que nous nous trompons très souvent dans ce que nous nous représentons de ce que pourrait être son action…

Nous en arrivons maintenant à ce qui se passe autour de la rencontre entre l’ange et Joseph, dans l’évangile de Matthieu. L’un des points communs aux deux textes est évidemment cette invitation à ne pas avoir peur. Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’à plusieurs reprises, c’est le chemin le moins probable, le moins facile, qui est choisi, qui sera emprunté, et c’est ainsi que l’accomplissement des promesses se produit. D’abord, Marie n’aurait pas dû avoir d’enfant avant d’avoir vécu avec Joseph. Pourtant, elle est enceinte, premier décalage. Deuxièmement, Joseph aurait dû la répudier sans prendre de gants, or non seulement il prévoit d’abord de le faire en secret, mais suite à l’intervention de l’ange, il va y renoncer, et il ne va pas craindre de partager la vie de Marie, malgré les convenances, malgré aussi cette forte probabilité que la suite ne soit pas un long fleuve tranquille. Troisième étape, Joseph aurait pu vouloir marquer son adoption de ce fils dont il n’est pas vraiment le père en lui donnant un nom de son choix, or il va obéir à l’ange et appeler l’enfant Jésus…

Avec de tels pas de côté, pourquoi serait-il problématique que celui qui devait s’appeler Emmanuel s’appelle surtout Jésus ? C’est en percevant le lien et la complémentarité de ces deux noms que nous dépassons la contradiction : Dieu n’est avec nous que comme celui qui nous sauve, en son Christ. Ainsi s’accomplit l’œuvre de Dieu. Le Christ est ainsi pour nous à la fois Jésus, « le Seigneur sauve » et Emmanuel, « Dieu avec nous ». Ces deux nominations constituent le centre de notre foi ; elles sont pour nous une invitation à élargir notre regard et notre compréhension de l’Évangile, qui est du même mouvement et à la fois Bonne Nouvelle de Dieu et Bonne Nouvelle du Christ Jésus.

Ce parcours n’était-il pas nécessaire pour que nous saisissions que le Christ, que l’accomplissement des promesses, compte bien davantage de facettes que nous n’en percevons au premier abord ? Signe donné pour avoir confiance malgré le danger, présence dans ce qui fait notre humanité, mais aussi exécution de l’œuvre de réconciliation, réalisation des bénédictions de Dieu envers nous, le Christ, Jésus, Emmanuel est tout cela, et encore davantage. Quand nous parlons de notre foi, ou même quand nous prions dans le secret de nos cœurs, n’ayons pas peur des signes étonnants que Dieu accepte de nous faire percevoir ; n’hésitons pas à croire que Dieu n’a pas fini de nous vouloir et de nous faire du bien, car nous avons toujours besoin de recevoir à nouveau sa Bonne Nouvelle et son amour ; osons nous émerveiller de sa fidélité qui justifie notre attente, quand bien même celle-ci est bien souvent déjouée, et ce, pour notre bien. Qu’il nous soit donné, comme Joseph, d’oser emprunter le chemin le moins évident, pour que la Bonne Nouvelle vienne encore et encore dans notre monde. Amen.