Méditation

De la mise en garde à la réconciliation

Culte du dimanche 6 septembre 2020
Prédication par le pasteur David Veldhuizen

Frères et sœurs,

Ce matin, je vous propose d’entendre et de méditer ensemble sur les trois textes qui nous sont proposés. Pour ne pas trop nous perdre, nous lirons et réfléchirons sur un texte avant de passer au suivant. Commençons par un extrait du livre du prophète Ézéchiel :

7Toi, humain, je te nomme guetteur pour la maison d’Israël. Tu écouteras la parole de ma bouche et tu les avertiras de ma part. 8Quand je dirai au méchant : « Méchant, tu mourras ! », si tu ne parles pas pour avertir le méchant au sujet de sa voie, ce méchant mourra dans sa faute ; mais son sang, je te le réclamerai. 9Mais si, toi, tu avertis le méchant au sujet de sa voie, et qu’il ne revienne pas de sa voie, il mourra dans sa faute, et toi, tu sauveras ta vie.

Ézéchiel 33.7-9, Nouvelle Bible Segond

Dans ce passage, il est question pour le prophète, et par extension pour le croyant, de transmettre une mise en garde de la part du Seigneur. En effet, Dieu observe des comportements problématiques parmi son peuple, parmi les humains. Il charge alors un de ses fidèles de porter sa parole d’avertissement. J’insiste bien : l’être humain n’est ici que le messager, le facteur en quelque sorte. La parole de jugement, plus précisément l’appel à la conversion, au changement, cette parole, cet appel viennent de Dieu. Dieu ne demande pas à celui ou celle qu’il envoie en mission son avis sur le problème qu’il doit dénoncer. Ce point me laisse perplexe : comment l’être humain peut-il garder suffisamment de distance avec le message qu’il doit transmettre, comment peut-il ne pas être confondu avec un procureur ? Il y a ici, à mes yeux, quelque chose qui nous est impossible sans l’aide de Dieu.

La mission que confie le Seigneur au prophète est claire : il s’agit que le message soit transmis. L’enjeu est important : car celui qui est dans le péché peut encore évoluer, il peut revenir à Dieu, qui est prêt à l’accueillir. La mission est de donner au pécheur cette possibilité de repentance et de conversion. Le messager doit tout faire ce qui est en son pouvoir pour que l’appel divin soit entendu. Les mots du prophète sont sans équivoque : c’est une question de vie ou de mort.

Mais, et cela est très clairement exprimé aussi, sa mission n’est pas d’obliger au changement. Témoigner mais ne pas condamner ou entraver ; prévenir mais ne pas punir ou contraindre.

A première vue, la mission confiée s’applique aux relations interpersonnelles ; avec, d’un côté, le porte-parole de l’appel à la conversion, au retour vers Dieu, et de l’autre, un individu ou un groupe mal orienté, dans l’erreur, pécheur. Mais on a alors l’impression que celui qui doit se convertir n’est pas conscient de la situation. Malheureusement, il arrive en effet que certains n’aient pas la capacité de discerner ce qui est bien et ce qui est mal. Ils sont rares et doivent être accompagnés autrement. Plus fréquemment, c’est chacune et chacun qui choisit plus ou moins délibérément la solution la plus confortable à court terme, en sachant ou en se doutant que ce n’est pas celle qui témoigne le plus de l’amour du prochain et de l’amour de Dieu. C’est en chacun de nous que le débat se tient. Les propos du prophète nous rappellent que nos choix ne sont pas sans conséquences ; oui, il nous appartient d’écouter la voix de Dieu pour nous guider au quotidien, il nous appartient de nous convertir à chaque instant au meilleur choix pour la vie que Dieu nous souhaite.

Quel est ce choix ? Reprenant en partie la réponse de Jésus à l’homme riche, l’apôtre Paul écrit, au chapitre 13 de l’épître aux Romains, les phrases suivantes :

8Ne devez rien à personne, si ce n’est de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime l’autre a accompli la loi. 9En effet, les commandements : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne désireras pas, et tout autre commandement se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 10L’amour ne fait pas de mal au prochain : l’amour est donc l’accomplissement de la loi.

Romains 13.8-10, Nouvelle Bible Segond

Ces différents commandements relationnels déclinent la diversité des situations dans lesquelles il nous est possible de nous appuyer sur l’amour que Dieu nous donne pour vivre pleinement, avec nos limites, avec les autres, et avec Dieu. Le cap est indiqué : l’amour nous est donné, nous n’avons qu’à l’employer, le partager, le faire fructifier.

Néanmoins, entendre ce texte après celui d’Ézéchiel et dans l’attente des paroles de Jésus dans l’évangile de Matthieu en matière de ce qu’on appelle parfois la « correction fraternelle » crée une tension. Car l’apôtre explique aux Romains que « l’amour ne fait pas de mal au prochain ». Comment comprendre cette phrase ?

Un absolu est-il énoncé ? Dans ce cas, blesser l’orgueil ou l’estime de soi d’un prochain en lui adressant, de la part de Dieu ou de notre part une parole de jugement, quand bien même il s’agit d’une invitation au changement, cela est-il possible ? Si l’amour entre frères et sœurs dans la foi se caractérise par l’absence de souffrances, alors nous pouvons, comme nous le faisons d’ailleurs très facilement, nous pouvons faire passer cette exigence de l’absence de mal causé pour ne rien dire.

Une autre interprétation ouvre une série d’autres questionnements, que nous sommes en effet souvent heureux d’éviter. Cette autre perspective est celle qui considère qu’une mise en garde peut être adressée avec amour ; elle peut occasionner une souffrance quand elle est reçue par l’autre, elle peut aussi créer du conflit et donc la souffrance se répand. Mais cela serait à relativiser avec l’objectif, ce changement de comportement fécond en bien. La difficulté d’une telle interprétation, bien sûr, c’est qu’elle revient à cette formule très connue et tellement problématique selon laquelle « la fin justifie les moyens ».

Alors, faut-il se taire pour ne pas blesser, ou au contraire faut-il prendre le risque d’une souffrance possible à court terme dans l’espoir d’un « mieux » plus durable ? Plus fondamentalement, comment vivre en frères et en sœurs quand il y a désaccord sur les choix qui sont faits par l’un ou l’autre et qui, bien sûr, ont des conséquences sur d’autres et sur le groupe ? Dans l’évangile de Matthieu, au chapitre 18, Jésus s’exprime sur cette question complexe. Écoutons-le.

15Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. 16Mais, s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute affaire se règle sur la parole de deux ou trois témoins. 17S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église ; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un non-Juif et un collecteur des taxes. 18Amen, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel.

19Amen, je vous dis encore que si deux d’entre vous s’accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur sera donné par mon Père qui est dans les cieux. 20Car là où deux ou trois sont rassemblés pour mon nom, je suis au milieu d’eux.

Matthieu 18.15-20, Nouvelle Bible Segond

Notons d’abord à quelles situations Jésus fait référence. Il s’adresse à la victime d’un péché commis par un frère, c’est-à-dire par un membre de la communauté des croyants. Le terme de « péché » attire mon attention. J’y entends une mise en garde : non, ce n’est pas à chaque fois que mon frère dans la foi trouble ma tranquillité ou mon confort que je dois chercher à obtenir réparation. Si mon frère a péché contre moi, c’est-à-dire s’il a voulu me retirer une part de ce qui m’est nécessaire pour vivre dignement, s’il a échoué à me respecter pleinement en tant qu’être humain en convoitant ou en s’appropriant ce qui est vraiment à moi, ou s’il ressent tellement de colère envers moi qu’il voudrait me blesser ou me faire disparaître, même symboliquement, oui, dans ces cas-là, les recommandations de Jésus s’appliquent. Mais vous vous en rendez compte, il y a à la fois une notion de gravité dans l’offense subie, et une nécessaire lucidité et humilité de la part de la victime.

Jésus décline ensuite une procédure en plusieurs temps. L’idéal, mais il n’est pas évident, est d’arriver à discuter en vérité avec celui qui est en cause. En vérité, mais sans agresser à notre tour… Une telle recommandation devrait motiver tous les chrétiens à s’intéresser à la communication non-violente et à la justice restaurative… De telles démarches, en fait, sont très exigeantes, et nous serions sages de développer nos capacités en la matière avant que ne surviennent des blessures et des conflits !

Mais même si nous avons pu expliquer à notre frère ou notre sœur le mal qu’il nous a causé, même si nous avons pu dire en quoi notre relation avec lui ou elle est abîmée et notre souhait de la réparer, rien ne garantit que le frère ou la sœur se laisse convaincre, exprime ses regrets et s’engage dans la réparation de l’offense et la prévention d’autres maux. Jésus suggère alors la mobilisation de témoins. Sont-ils des conciliateurs, des médiateurs, des arbitres ? Toutes ces modalités d’intervention sont possibles. Mais Jésus connaît nos cœurs, et il sait qu’un ou deux témoins peuvent ne pas suffire pour que justice soit rendue. C’est alors la communauté des croyants qui peut être saisie. Pendant de nombreux siècles, il s’agissait alors d’une instance décisive. Car le risque d’être exclu de la communauté des croyants représente une sanction sociale considérable. Aujourd’hui, cela reviendrait à perdre sa citoyenneté, ses droits aux dispositifs de solidarité qui existent… En cela, Jésus souligne l’importance des conséquences du péché commis et non regretté. Il accorde aussi à l’Église un pouvoir considérable dont elle a parfois abusé, avec la pratique de l’excommunication.

Frères et sœurs, nous le savons, il est parfois délicat d’extraire un ou deux versets de leur contexte. Ici, il est important de relever que c’est dans ce discours sur la gestion des offenses au sein d’une communauté, qu’apparaissent les phrases tellement connues qui suivent :

19Amen, je vous dis encore que si deux d’entre vous s’accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur sera donné par mon Père qui est dans les cieux. 20Car là où deux ou trois sont rassemblés pour mon nom, je suis au milieu d’eux.

En effet, en considérant leur place à la suite de ces dispositifs quasi-judiciaires, nous nous rendons compte que nous comprenons souvent mal ces deux versets. En effet, à partir du premier verset, nous pensons que la prière collective pour une cause rend cette prière efficace, c’est-à-dire que Jésus s’engage à que cette demande soit exaucée. Combien sont déçus quand ce n’est pas le cas ! Pourtant, dans ce contexte, nous pouvons comprendre qu’il s’agit qu’une victime et qu’un pécheur, voire quelques témoins, prient ensemble pour dénouer la situation. Et c’est cela qui leur sera accordé. Du coup, c’est une très bonne nouvelle, juste après la gravité du risque d’excommunication. Les protagonistes sont invités à demander à Dieu de leur ouvrir le chemin de la justice et de la réconciliation, s’ils n’arrivent pas eux-mêmes à l’emprunter.

Quand au deuxième verset, que nous avons l’habitude de citer quand nous sommes peu nombreux pour un culte ou une activité, afin de nous réconforter, là encore nous détournons son sens premier. Là où deux ou trois, qui sont en conflit ou en souffrance du fait du péché de l’un, de l’autre, ou de chacun, là où deux ou trois veulent retrouver le chemin de l’amour, oui, là, Dieu est présent. C’est un réconfort en effet, parce que lui va être capable de porter le péché qui pèse sur la relation, lui va être capable de donner l’esprit du pardon et de la réconciliation. Se mettre d’accord pour prier Dieu pour résoudre un conflit, voilà une méthode dans laquelle Dieu s’engage par son Fils, le Christ.

Revenons donc sur notre parcours. Avec le prophète Ézéchiel, notre responsabilité de nommer le péché de notre frère mais aussi en nous, cette responsabilité est soulignée ; car derrière, la repentance, le pardon, la vie en plénitude sont en jeu. Avec l’apôtre Paul, nous nous rappelons que tout choix qui n’est pas celui de l’amour nous conduit au péché. Peut-être pouvons-nous considérer que la recherche de la justice pour nous et pour les autres est une forme d’amour, et qu’une telle recherche peut passer par des moments plus difficiles, pour les autres et pour nous. Enfin, Jésus nous encourage au dialogue, même quand nous sommes victimes ; car c’est dans la relation avec l’autre que la réconciliation est possible. Et si le dialogue ne suffit pas, des médiations mais surtout la prière conjointe des protagonistes fera advenir la justice qui sera Bonne Nouvelle pour chacune des parties prenantes.

Frères et sœurs, depuis Paul, depuis Jésus, depuis Ézéchiel, nos sociétés ont bien changé. La justice humaine n’est plus liée à un système religieux. Quand quelqu’un nous fait du mal, il peut être membre de la communauté. Néanmoins, il est plus probable que celui qui nous cause du tort ne soit pas chrétien. Que faire alors de ce parcours que nous venons d’effectuer ?

D’abord, et cela peut arriver, si un problème nous oppose à un autre chrétien, il nous appartient de faire l’effort de la communication non-violente, de la justice restaurative, bref du dialogue en vérité et de la prière. En effet, cette méthode de gestion des relations en souffrance se veut bénédiction pour nous et peut se transformer en témoignage pour nos contemporains.

Mais si nous sommes victimes des agissements non-aimants d’un non-chrétien, que faire ? Nous ne pouvons pas faire référence à la notion de péché, nous ne pouvons pas prier ensemble. Pour autant, nous pouvons essayer de maintenir un dialogue, nous pouvons faire appel à des tiers, nous pouvons demander le soutien de la communauté par la prière.

Oui, étant tour à tour et simultanément victimes et pécheurs, saisissons-nous des outils que Dieu met à notre disposition. Il sait nos limites humaines, nos faiblesses, nos erreurs. Mais il sait aussi qu’il nous veut vivants, dignes ; il nous appelle à être de persévérants artisans de la paix entre sœurs, entre frères. Amen.