Méditation

Accueillir un frère, une sœur, bien-aimé(e)

Culte du dimanche 4 septembre 2022
Prédication par le pasteur David Veldhuizen

Texte biblique: Épître à Philémon

Introduction avant la lecture du texte

Nous allons lire l’un des plus courts textes du Nouveau Testament. Il s’agit de l’épître à Philémon.

Paul, Onésime et Philémon sont les trois protagonistes de ce texte. Inutile de présenter Paul, que nous connaissons par les nombreux écrits qu’il nous a laissé. Il est important de savoir qu’au moment où il rédige cette lettre à Philémon, il se trouve emprisonné dans la ville d’Éphèse. Il est donc empêché momentanément de prêcher et de poursuivre sa mission.

Cette histoire se déroule au milieu des années 50. Onésime, esclave chez Philémon, un riche notable de la ville de Colosses, qui abrite une petite communauté de maison, Onésime donc, l’esclave de Philémon, s’est enfui. Il a rejoint Paul dans les prisons d’Éphèse. Onésime est menacé, comme tout esclave qui s’enfuyait de chez son maître ; et Paul, qui l’a reçu, est aussi menacé. Au contact de l’apôtre Paul, Onésime se convertit à la foi chrétienne. Paul décide de le renvoyer chez son maître Philémon, avec une lettre d’accompagnement, afin qu’il ne court aucun risque, mais qu’il soit reçu comme un frère. C’est donc ce courrier qui a été conservé que nous lisons maintenant.


Frères et sœurs en Christ,

S’il vous arrive de parcourir les lettres de l’apôtre Paul qui ont été sélectionnées et conservées dans nos nouveaux testaments, vous savez qu’il y a parfois quelques phrases qui nous semblent de peu d’importance. Par exemple quand Paul salue, au début ou à la fin d’une lettre, un certain nombre d’hommes et de femmes, qui sont nommées ; mais celles et ceux d’entre vous qui avez participé au cycle de « Partage de la Parole » au printemps dernier ont découvert que de telles listes étaient bien plus importantes que nous pourrions le penser au premier abord. C’est le cas dans le chapitre 16 de l’épître aux Romains, où tout un réseau de chrétiens, aux ministères différents, tout un réseau est donné à voir, à la fois utile pour connaître les premières communautés, mais aussi pour dire que les différents membres de cette galaxie se connaissaient et se recommandaient les uns aux autres, et les uns des autres. Mais quand Paul, dans la deuxième lettre à Timothée, écrit : « Quand tu viendras, apporte le manteau que j’ai laissé à Troas, chez Carpos, et les livres, surtout les parchemins. », on peut se demander que faire d’une telle phrase. Savoir que Paul avait un manteau et des livres, la belle affaire ! Quelle fidélité a-t-il fallu aux personnes qui ont copié cette lettre pendant des générations et des siècles pour ne pas retirer ce détail trivial… Oui, parfois, les lettres de Paul sont clairement destinées à être lues et partagées dans des communautés, et à d’autres occasions, nous avons l’impression, assez légitime, de lire une correspondance privée, entre deux individus. Certes, deux mille ans plus tard, cette intrusion dans l’intimité nous paraît peu problématique parce que tous les protagonistes sont morts depuis longtemps. Mais quand même… Le respect de la vie privée est certes très lié aux cultures et aux techniques, et à l’heure des géants d’Internet et des réseaux sociaux, les frontières entre privé et public sont particulièrement confuses. Il n’empêche. Pourquoi avoir choisi de garder et de transmettre, via le Nouveau Testament, des textes comme cette lettre des apôtres Paul et ses collaborateurs, dont Timothée, à destination de Philémon ?

En fait, dans les premières phrases, il apparaît que ce courrier est adressé certes à Philémon, mais aussi à deux autres personnes nommées, ainsi qu’à « l’Église qui est dans [sa] maison ». Ainsi donc, si Paul emploie le « je » et tutoie son interlocuteur, l’audience de cette argumentation dépasse le cadre de la conversation entre les deux hommes. Je l’avais indiqué avant de lire le texte, mais il n’est peut-être pas inutile de rappeler l’objet de la lettre. Paul est en prison, et il a été rejoint par Onésime. Onésime est un esclave de Philémon, qui s’est enfui de chez son maître, pour une raison que nous ignorons. A-t-il mal agi, ou craignait-il d’être injustement traité ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, Onésime a estimé que Paul, bien qu’emprisonné, pourrait le protéger. L’apôtre, captif, explique que l’esclave de Philémon lui a été utile et précieux dans cette épreuve de la privation de liberté. Nous apprenons aussi qu’au contact de Paul, Onésime a été touché par la Bonne Nouvelle, par le message de Jésus-Christ, et qu’il est devenu lui-même chrétien, comme son maître. Paul souhaite maintenant qu’Onésime rentre chez Philémon, et surtout, il souhaite que Philémon lui fasse bon accueil ; qu’il ne considère pas Onésime comme un esclave en fuite, mais comme un frère dans la foi.

Nous ne savons évidemment pas quelles ont été les conséquences, les suites de ce courrier. Le fait qu’il ait été conservé peut cependant nous indiquer que le plaidoyer de Paul a semblé digne d’intérêt et pertinent pour les communautés de croyants qui vivaient dans des sociétés où l’esclavage était « normal », même si derrière ce terme, une très grande diversité de situations coexistaient. Certains étaient en effet réduits à des travaux forcés, affreusement maltraités. A l’inverse, d’autres esclaves occupaient des charges et des responsabilités considérables. Sans compter, bien sûr, toute une palette de situations intermédiaires. Car en effet, la lettre de Paul à Philémon soulève plusieurs questions. Avec ce texte, il a beaucoup été reproché à Paul de ne pas demander à Philémon d’affranchir Onésime, comme cela aurait été possible. Mais un tel débat risque de ne pas être vraiment fécond pour notre cheminement spirituel. Sans l’évacuer, je vous propose de retenir deux questions. La première, c’est celle de l’hospitalité que nous pratiquons, un thème qui traverse la Bible. La deuxième question, c’est celle de l’articulation entre nos convictions, ici chrétiennes, et des structures sociales qui entrent en contradiction avec ces mêmes convictions.

Je l’ai dit, nous ne savons pas si Philémon a finalement bien accueilli son esclave, Onésime, comme Paul le lui demandait. Cependant, depuis sa fuite, Onésime a changé. Le rapport qui le lie à Philémon n’est plus seulement celui d’un esclave et d’un maître. Ils sont maintenant co-religionnaires, ce qui était très fréquent à l’époque où la religion du maître de maison était bien souvent une marque d’identité auxquels les proches, et donc les domestiques, ne pouvaient pas faire exception… Mais la foi chrétienne se distinguait des autres religions dominantes en ces temps-là, car elle proclamait déjà avec force l’égale dignité de chacune et de chacun devant Dieu, et l’amour égal de Dieu envers toutes ses créatures, indépendamment de toutes nos considérations humaines en vigueur dans nos sociétés. Tous appelés enfants de Dieu, frères et sœurs du Christ, il n’y a plus de privilèges des uns ou des autres devant Dieu, et plusieurs éléments nous permettent de comprendre que cette égalité de statut devait aussi être expérimentée dans le cadre des églises naissantes, dans ces communautés de maison, comme celle de Philémon, Appia, et Archippe.

Onésime a changé… Philémon acceptera-t-il de changer de regard sur lui ? Et nous, aujourd’hui, nous qui savons bien qu’il est difficile à un être humain de changer radicalement, sommes-nous capables aussi de regarder quelqu’un que nous connaissons bien, quelqu’un qui peut-être nous a fait du tort, sommes-nous capables de le regarder, de l’accueillir, de le considérer comme un frère ou une sœur ? Sommes-nous capables de voir que cet autre a reçu l’amour et le pardon de Dieu, le salut ? Acceptons-nous que notre relation avec lui puisse-t-elle être aussi libérée de tout jugement, de toute condamnation ?

Oui, la lettre de Paul à Philémon est interpellante. Comment accueillons-nous ? Question fondamentale, qui, je l’ai dit, traverse la Bible. Remarquez, il ne s’agit pas de savoir si nous allons accueillir ou ne pas accueillir, accueillir ou rejeter. Le croyant a-t-il besoin qu’on lui rappelle qu’il est lui-même accueilli inconditionnellement ? En miroir, depuis l’hospitalité pratiquée par Abraham, en passant par Esaïe (54) qui invite à élargir l’espace de nos tentes, jusqu’au Christ, qui dit qu’accueillir le plus petit, c’est l’accueillir lui-même (Matthieu 25), cette porte ouverte à l’autre est présentée comme une évidence humaine. Mais on peut « mal » accueillir, et l’apôtre demande explicitement à son interlocuteur d’accueillir Onésime comme s’il était Paul lui-même, c’est-à-dire le messager de la Bonne Nouvelle, de cet Évangile qui sauve. Bien-aimés en Christ, il nous appartient d’être particulièrement vigilant à nos comportements ; au-delà de nos paroles, qu’il est parfois déjà difficile de prononcer avec tact, au-delà de nos paroles, sommes-nous pleinement orientés vers l’accueil ? Avec le Conseil presbytéral il y a quelques années, nous avons parcouru un ouvrage de Laurent Schlumberger, qui a été président du Conseil national de notre église, et qui constatait que nos communautés réformées n’étaient pas assez attentives aux besoins de celles et ceux qui sont sur le seuil de nos temples, que si dans nos paroles et nos intentions, nous étions prêts, nos codes, nos habitudes et nos manières de faire n’étaient en fait pas vraiment accueillantes. La question est donc à la fois personnelle et collective. Et l’autre n’est pas le seul pour qui cela fait une différence. Vous l’avez compris, Paul l’explique à Philémon, l’accueil de l’autre, y compris de celui qui peut nous avoir fait du mal, cet accueil est pour nous aussi libération, réconciliation, nouvelle qui ouvre l’horizon.

Premier enjeu donc, l’accueil. Et la deuxième thématique que nous pouvons aborder à partir de cette lecture de l’épître à Philémon est celle de l’écart entre les convictions ancrées dans notre foi, et les structures de notre monde. L’esclavage n’a pas complètement disparu, malheureusement, mais j’ose espérer que nous n’y sommes pas directement confrontés. Néanmoins, nous le savons, quand nous achetons certains produits à des prix tellement dérisoires, des produits qui ont parcouru des dizaines de milliers de kilomètres pour arriver jusqu’aux rayons de nos centres commerciaux, nos comportements ne sont pas toujours innocents. Bien sûr, l’article que nous achetons a été produit, et que je l’achète ou non n’aura à priori pas d’influence directe sur le sort de ceux qui ont pu le fabriquer. Mais en l’achetant, j’entretiens malgré moi une demande pour un tel produit, à un tel prix, économiquement intéressant pour moi, dévastateur humainement et écologiquement pour d’autres – et par ricochet pour moi et mes enfants aussi. Je l’ai évoqué tout à l’heure, l’apôtre Paul a été critiqué, non seulement pour cette lettre à Philémon mais aussi pour d’autres textes, pour ne pas avoir prêché l’abolition de l’esclavage dans les communautés chrétiennes. Nous n’allons, encore une fois, pas faire son procès ici. Nous pouvons réfléchir sur cette question en pensant à d’autres versets, comme celui, très célèbre, où Jésus dit qu’il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Marc 12,17) ; ou tous ces versets dans lesquels Jésus nous fait comprendre qu’il ne nous appartient pas d’imposer le Royaume de Dieu sur Terre. Oui, il est sage de ne pas prendre notre compréhension du Royaume de Dieu, forcément imparfaite, comme une raison de prendre le pouvoir sur les structures de notre monde. Il ne s’agit pas de renoncer à faire évoluer les choses, mais à faire le choix d’user des moyens spécifiquement chrétiens pour que le Royaume se rapproche. Et le principal de ces moyens, c’est la conversion intérieure, par la prière notamment. C’est, et nous revenons à notre premier sujet, c’est la façon dont je vais accueillir l’autre, la façon dont je vais manifester qu’au-delà des différences et des structures de notre monde, l’autre est mon frère ou ma sœur en Christ. C’est profondément subversif, parfois même scandaleux, et pourtant, c’est quelque chose de plus réaliste que certains fantasmes révolutionnaires.

Concluons donc. Paul, parfois virulent dans d’autres lettres, se fait ici diplomate et persuasif, suppliant même. Au-delà du cas particulier d’Onésime et de Philémon, son discours nous interroge sur la façon dont nous accueillons celui ou celle qui vient vers nous, qui est, comme nous, même s’il ne le sait pas encore, un frère ou une sœur. Il nous invite à considérer cette fraternité, cette sororité comme première, et comme nouvelle de salut, reléguant au second plan le passif de nos relations, ou les mécanismes de domination de nos sociétés. C’est au nom de l’amour du Christ que nous sommes appelés à opérer une telle conversion, pour toutes nos relations et non seulement certaines d’entre elles. L’apôtre sait qu’il est très probable que nous fassions « encore au-delà » de ce qu’il nous suggère (v. 21). Car il en a l’assurance, l’Esprit Saint est aussi à l’œuvre en nous. Oui, nous le pouvons. Amen.